
PREDATOR
U.S.A., 1987, de John McTiernan, avec Arnold Schwarzenegger, Carl Weathers, Elpidia Carrillo, Bill Duke, Jesse Ventura...
Pitch : Baroudeur expérimenté, le major Dutch Schaefer se voit confier une périlleuse mission par le général Phillips et son vieux copain Dillon, de la CIA : aller secourir un ministre et plusieurs otages américains tombés aux mains de guérilleros d'un pays d'Amérique Latine. Dutch, ses hommes - Mac, Blain, Poncho, Billy, Hawkins - et Dillon, déposés clandestinement en hélicoptère dans une jungle hostile, découvrent bientôt un horrible charnier : les victimes - des soldats américains - ont été écorchées et pendues par les pieds...
tropical safari
Au départ, un scénario co-écrit par deux frangins
parfaitement inconnu, Jim et John Thomas, à qui les studios claquent la porte
au nez. Geste de la dernière chance, ils glissent discrètement le script sous la porte de la 20th
Century Fox. Larry Gordon le lit consciencieusement et en fait part à Joel Silver, auréolé de
succès avec la série des Arme Fatale. Silver fait appel à Goeff Murphy
(Piège à grande vitesse, Fortress
2), mais dès le début des différents artistiques rendent la coopération ombrageuse.
Gentiment remercié, Predator se retrouve
dépourvu de metteur en scène... mais pas pour longtemps. Un petit film indépendant
a fait son effet auprès des grands studios, Nomads de John McTiernan (qu'il a lui-même
rédigé) avec Pierce Brosnan, thriller fantastique anthropologiste (toujours introuvable en dvd zone 2 alors que le zone 1
a près de 2 ans ; merci MGM France !). Fort d'un CV déjà bien fourni, près de 200 clips à son actif, un métrage inédit nommé
Demon's Daughter, diplômé de la prestigieuse American Film
Institue, McTiernan explique que le réalisateur Jan Kadar l'obligeait à apprendre par
cœur des oeuvres européennes bien compliquées (Huit et demi de
Federico Fellini, La nuit américaine
de François Truffaut) avant de lui faire réciter le tout plan par plan (diantre !). McTiernan se compare ainsi à un chef d'orchestre qui a
déjà la partition en tête, d'où sa non utilisation de story board ("uniquement bon aux avocats qui calculent sans cesse le
coût du projet", dit-il), sauf lorsqu'il y a nécessité avec les scènes à effets spéciaux qui doivent être prédéfinies. Le voila donc embauché avec enthousiasme à près de 35 ans sur son premier blockbuster.
Arnold Schwarzenegger, alors en pleine ascension, tiendra le premier rôle.
L'équipe entière se rend au Mexique pour tourner dans des conditions particulièrement
éprouvantes (humidité, chaleur paroxystique, terrain souvent en pente), McTiernan manque de se tuer lors d'un plan
extrêmement compliqué qui l'oblige à être placé en haut d'un arbre. Il
chutera et tombera sur la la nuque. Heureusement pour nous, McT s'en sort seulement avec le poignet cassé. Pour couronner le tout, Schwarzenegger et d'autre membres du casting
sont pris de dysenterie. La star, qui tient une des ses meilleurs prestations, n'a ainsi jamais été aussi taillée, creusée, telle une statue grecque. Le making off permet d'admirer entre autre, la
première mouture du Predator, un espèce d'insecte géant rouge avec un
seul oeil. Il faut voir la tronche de McT, estomaqué lorsqu'il découvre la créature, demandant illico presto aux patrons de la Fox si ils ont vraiment envie de voir ça sur un écran (selon la légende, Jean Claude Van Damme aurait
premièrement enfilé le costume). Loué soit Stan Winston qui sauve l'affaire en
désignant et en modelant un nouveau monstre, un guerrier colossal à rasta (idée de James Cameron). Au-delà de
ces anecdotes, on voit déjà la difficulté éprouvée pour mener l'entreprise à bien, les pièges difficiles à éviter au jeune cinéaste. Un scénario de série B, un budget confortable, donc contrôlé, une star influente, un producteur à la réputation directive (Joel Silver). Le résultat dépasse toutes les attentes, mieux,
Predator s'impose comme le socle matriciel de la pré-révolution
Die Hard (1988), un monument barbare rarement égalé, un
safari physique moite et oppressant.
Et cela, on le doit uniquement à l'ambition de John McTiernan qui va transcender la simple commande d'entertainement pour aboutir à un projet de mise en scène totale.
Cette dernière dépasse de très loin celle d'un artisan brillant pour toucher au démiurge absolu. Le cinéma d'action
américain des années 80 s'est retrouvé bloqué dans le schéma de la dynamique du buddy movie avec les
Arme Fatale de Richard Donner ou les
48 heures de Walter Hill. Traité accessoirement,
trois grands axes propres à ce genre sont laissés de côté : l'espace, le corps, le mouvement. Le western les a pourtant pendant longtemps travaillé au travers de metteurs en scène qui
avaient le sens du cadre ; une valeur spatiale et de découpage intrinsèquement
liée aux déplacements de ses protagonistes (Sergio Leone et John Ford, bien entendu). C'est ce que McT va dès lors
s'employer à retrouver, une proprioception à travers l'image, tout en y injectant une
réflexivité absente de l'actionner contemporain (sur sa représentation
hypocrite de la violence, écoutez pour cela le passionnant commentaire audio du
maître). Comme l'affirmait Alain Bergala (cinéaste, critique et enseignant de cinéma),
"dans le filmage de tout plan, il y a deux opérations mentales conjuguées... la disposition et l'attaque. Disposer ses figures dans l'espace et décider de la façon dont il va attaquer cet espace et ce motif, c'est-à-dire à quel angle, à quelle focale et à quelle
distance." Dans Predator, la caméra épouse la jungle, la
pénètre littéralement. Les personnages sont avalés par la végétation, tout semble se replier sur eux-mêmes, bourbier profond et sans
issue. La cosmogonie devient palpable (feuilles, branches, lianes sans cesse ajoutés par le réalisateur et le décorateur), ainsi que la peur coulant sur les visages.
Tout fait sens : la profondeur de champ tridimensionnelle, la façon de travailler les corps avec l'environnement, le cloisonnement dû au
quadrillage parfaitement géométrique, alors que l'excroissance même de la jungle
appelle au chaos et au retour au primitif. Le danger pouvant surgir d'au-dessus (des cimes des arbres), ou de face, le Predator au camouflage optique hante les plans larges,
véritable présence fantôme à qui il semble impossible d'échapper ; à son regard, à son point de vue, à la caméra qui neutralise le
nôtre, l'opposant à celui des hommes-proies. C'est la même peur intestine qui depuis la nuit des temps alimente tout conflit, qui
naît de l'incompréhension de l'adversaire, de l'invisibilité de l'identifié (toujours d'actualité avec le post traumatisme 11/09). Le conflit des directions graphiques (des lignes), des plans
entre eux, des volumes (jungle), des masses (corps) s'entrechoquent et volent en éclat lors d'un duel final à ciel ouvert
(retrouvé). L'on aboutit à un tableau d'une puissance mythologique et graphique démente tirant vers l'expressionnisme. McT réorchestre la naissance de Dutch (Schwarzenegger) en le fondant dans la terre, le corps couvert de boue sous la racine géante d'un arbre, fusionnant viscéralement aux décors transformé progressivement en espace d'interaction ludique (une chasse, jeu de sortie et d'entrée dans le cadre). Dutch, torche à la main, pousse un cri bestiale pour défier son adversaire, retrouve les origines
primitives de l'humanité, catharsis des craintes face aux ombres et à la nuit.
C'est grâce à ce "bon temporel" physique qu'il pourra prendre le dessus sur le Predator, non conscient de sa propre barbarie, finalement de sa non lutte
réflexive pour sa survie, juste un sport à son niveau. Ces vingt dernières minutes sont une claque inouïe dans l'histoire du
blockbuster traditionnel américain, où absolument aucun dialogue n'est prononcé, le poids de la narration et de notre fascination découlant exclusivement de l'image, de son découpage
et de son iconographie. La richesse de cette édition dvd donne l'occasion de voir McTiernan au travail et
de s'exprimer sur son oeuvre, certes encore imparfaite (Die Hard
arrive), mais incontournable. Pierre angulaire monstre du fantastique-action et des thèmes du
maître. Revivre avec le même épuisement la moiteur topographique uniquement ressentie en salle est
dorénavant possible dans son salon. Sous le soleil des tropiques, il y a quelque chose de magique...
Cédric Gentaz
Bio-filmographie
de John McTiernan
Digipack double dvd. Disque 1 : le film présenté en format respecté 1:85, compatible 4/3 et 16/9, dolby digital 5.1 + DTS, commentaire audio de John McTiernan optionnel, bonus caché (allez sur la gauche du menu principal). Disque 2 : making of "S'il saigne, achevez-le" (28 minutes), 7 featurettes (4 minutes chacune en moyenne), effets
spéciaux du Predator, bande annonces, galerie photos, scènes inédites et coupées (6 minutes environs).