
SUNRISE (L'AURORE)
États-Unis, 1927, de Friedrich Wilhelm Murnau, avec George O'Brien, Janet Gaynor, Margaret Livingstone, Bodil Rosing, J Farrel MacDonald...
Pitch : Une jeune femme frivole, venue de la grande ville, a pris pension dans une des maisons d'un petit village au bord du lac. Elle a séduit Ansass, un paysan qui, pour elle, délaisse sa femme Indre et son bébé. Au cours d'un de leurs fréquents rendez-vous près des marais, la femme de la ville persuade le paysan de noyer son épouse en simulant un accident. Le mari invite Indre pour une promenade en barque. Il ébauche son dessein criminel...
Vers la lumière
En connaissance de cause, l'auteur de ces
lignes sait très bien à quoi s'en tenir vis à vis de l'opinion des jeunes cinéphiles
qui considèrent comme vieillot tout film antérieur aux années 70/80. Leur
faire alors comprendre l'importance d'une œuvre comme Sunrise (L'aurore),
masterpiece incandescent du cinéma muet datant de 1927, et l'on vous rira
peut-être gentiment au nez. Que tous ceux qui crient leur amour profond du cinéma,
étalant leurs théories redondantes et prétentieuses alors qu'ils n'ont jamais
vu Sunrise de Friedrich-Wilhelm Murnau, fassent preuve de raison
(ou de sagesse), car on ne le répétera pas deux fois, ce dvd édité
aujourd'hui chez Carlotta films est un trésor inestimable, une pièce
fondamentale à toute culture passionnée du 7eme art. Un peu facile comme
formulation, me direz vous ! Tentons donc de convaincre.
Si il y a bien à un film fantastique qui a marqué
l'inconscient collectif, influencé durablement des générations entières de cinéastes,
il s'agit bien du Nosferatu (1922) de Murnau. Après avoir tourné
Le dernier homme en 1924, le réalisateur reçoit une proposition alléchante
de William Fox (grand patron de la Fox Film corporation) qui lui offre un
contrat de 4 films pour venir tourner aux États-Unis dans une totale liberté
artistique. Avant de faire le grand saut pour l'Amérique, le maître tourne en Allemagne
Tartuffe et Faust en 1926. Grand perfectionniste
devant l'éternel (à la hauteur légendaire d'un Stanley Kubrick), Murnau réalise
alors selon le New York Times de l'époque avec Sunrise
"Le film des films". Constatons simplement que près de 80 ans après
sa réalisation, Sunrise reste un modèle de modernisme (très peu
de plans figés alors que l'on est encore dans le cinéma muet), renvoyant
aujourd'hui encore à la maternelle tous les tacherons qui nous assènent de
drames romantiques d'une fainéantise affichée. Alors que les codes propres de
la mise en scène, de la narration en sont encore à leurs balbutiements, Murnau
explore les prémices de l'ère parlante. Tout en offrant au muet SON oeuvre
immortelle, afin de conter une histoire simple sur le papier ("A song of
two humans" sous titre du film), la caméra devient ici parole. S'il
n'y a pas encore les mots à entendre, il y a les mouvements que l'on ressent
(long travelling, plans séquences etc...). Par d'incroyable construction de
plans (expressionniste, fondu, surimpression, rupture de l'espace temps),
d'organisation géométrique (délimitation horizontale et verticale), Sunrise
deviendra une source infini de méta-textualité, un inépuisable tiroir
à interprétations.
Avant les bonus, il faut le (re)découvrir avec une virginité
du regard et de l'esprit, loin de toute analyse, afin de se laisser porter par
la pureté émotionnelle. Préférez à ce titre la piste musicale d'origine (irremplaçable
dans son final) plutôt que sa réorchestration. Digérez tranquillement le film
avant de vous attaquer au décorticage introspectif de Jean Douchet, grand érudit
et admirateur de Murnau. Si l'exercice est passionnant, il reste peut-être un
peu scolaire vu sa durée (43 mns), jouant sur la symétrie des corps dans la
cadre (bord gauche/droit - dominant/dominé), l'opposition clair de la campagne
à la ténébreuse ville (jour/noir - bien/mal), de la vampe (Margaret
Livingston), objet de luxure, à la femme (sublime Janet Gaynor) castratrice des
pulsions de son mari (sexe/amour). Tout semble se nouer sur ses infinis duels au
limite du fantastique (ambiance surnaturel/puissance naturel). On ira même plus
loin en affirmant que Sunrise est une œuvre qui capte l'écoulement
de la vie, car elle fait l'expérience douloureuse de la mort qui s'insinue
(plan séquence époustouflant dans la nuit, sous la lune), possède les pensées
du mari (George O'Brien limite "Frankenstein" au moment du passage au
crime), tente d'en substituer sa lumière (la femme qui manque de se noyer),
pour finalement s'effacer (la vamp qui finit par quitter la campagne). Tout
aussi précieux, le dvd contient des scènes alternatives, des rushes, la bande
annonce d'époque et aussi un document sur "qui fut Murnau".
Une autre rareté se trouve sur la galette et pas des
moindres, puisqu'il s'agit des photos, dessins et intertitres de ce qu'il reste
de Four Devils, tournage suivant de Murnau en 1928 et intégralement
perdu, un vrai film maudit. 40 minutes passionnantes, d'une œuvre posthume
jamais montrée, en partie à cause de l'essor du parlant ainsi que divers différents
artistiques. Les restes sont hypnotiques, les images hantent et l'on ne peut s'empêcher
de croire que l'on est passé à côté d'un autre chef-d'œuvre absolu.
Récapitulons : un des dix plus grands
films du cinéma, des bonus déments, une édition à la rigueur éditoriale
exemplaire. Toujours pas convaincu ? Alors tant pis car vous ne connaîtrez
jamais la douceur candide de cet ultime plan, beau à en mourir, du visage
lumineux de Janet Gaynor qui après avoir traversé la mort, s'épanouit de
nouveau à la vie (délicatesse infinie du regard) aux premières lueurs du
jour. Étonnez-vous après cela que Sunrise soit simplement la
plus belle et simple élégie de l'amour que le cinéma nous ait donné. Cédric
Gentaz