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IL VANGELO SECONDO METTEO (L'EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU)
Le discours de la méthode Troisième film de Pier Paolo Pasolini, après Accatone et Mama Roma, Il Vangelo marque une évolution significative dans l'œuvre du poète et cinéaste italien. Accatone posait les bases du néo-réalisme pasolinien, le démarquant déjà de ses confrères par une utilisation obsessionnelle des plans rapprochés et une absence caractéristique d'espoir. Poursuivant ce principe, Mama Roma continuait d'écarter les recherches de Pasolini de celles d'un Rossellini. Ses deux premiers films posaient déjà en germe le sujet qui traverse l'œuvre du maître durant sa première décennie, l'avènement du cadre biblique à travers la parole. Il ne s'agissait finalement avec Il Vangelo que de déplacer les fonds du discours sur le Christ. Sur quoi repose donc la différence entre ses deux premières oeuvres et Il Vangelo ? Il Vangelo signe un changement dans le style de Pasolini. La transformation s'incarne dans la figure de son Christ qui déambule, lui, avec un projet à la différence du personnage d'Accatone ; c'est la transmission du verbe qui relie le Christ à ses disciples alors qu'Accatone n'était lié à ses camarades que par la paresse. En cela, Pasolini s'écarte définitivement de toute prégnance néo-réaliste ; il ne filme plus le réel, "les choses telles qu'elles sont", selon l'adage consacré, mais sa perception sacrée du réel. Le jeu des points de vue qui isolent le Christ participe tout d'abord de l'élaboration d'un filmage que l'on pourrait qualifier de neutre. Le Christ parle mais on ne le voit pas forcément faire acte de parole à l'image. La magie d'Il Vangelo consiste d'autre part aujourd'hui à installer un nouveau type d'identification. La mort du Christ, rachetant le péché des hommes dans la souffrance, ressemble à celle du cinéaste lui-même, lynché et sans défense. Que la mère de Pasolini incarnât celle du messie allait aussi nous conduire vers cette idée. A travers l'accompagnement du sacrifice du fils de Dieu, Pasolini dresse finalement un programme révolutionnaire. En quoi le cinéaste rompt-il définitivement avec le néo-réalisme ? Dans l Vangelo, Pasolini détourne peu à peu son intérêt pour le réel (nombreux gros plans ou plans rapprochés) au profit d'une pensée de cinéaste. Il approche tout d'abord les disciples du messie à travers une galerie de portraits, réservant au Christ un rapport différent au plan. Très rapidement, il se retrouve isolé du groupe, baignant dans des plans de grand ensemble où sa parole peut rayonner dans l'espace comme si elle commençait déjà à s'étendre dans le monde. Le Christ de Pasolini use d'un discours quasi politique auprès de ses disciples comme s'il partait en campagne et que sa parole devait être relayé à travers ses lieutenants. Révolutionnaires et marxistes, ses mots le sont dans le sens où ils touchent à la communication. Le royaume des hommes doit être informé de sa parole. Celle-ci se met alors en marche par le biais de la déambulation et du casting opéré sur les disciples. Au final, à chacun sera confiée une direction où répandre la parole du fils de Dieu. Ainsi, Pasolini l'athée parle-t-il mieux de religion que n'importe quel religieux puisque son discours révèle la liberté humaine en marche et la lutte du peuple contre l'idée de la bourgeoisie. Encore une fois, ce qui intéresse le cinéaste, c'est avant tout une vision sacrée du réel émergeant d'un regard documentariste (caméra souvent portée à l'image du cinéma vérité) plutôt qu'une construction historique du cadre biblique. Si elle passe par le verbe, la vision sacrée du réel s'incarne aussi principalement par le biais de l'espace sonore et musical. A travers la bande originale, Pasolini élève le chant au degré de la poésie. Loin de tout cadre historique, son Christ incarne l'idée du messie au-delà de son jeune âge (l'acteur, Enrique Irazoqui, était encore loin d'atteindre les 33 ans). De plus, son visage si particulier est principalement filmé en courte focale (ce qui n'est pas le cas des plans de groupe), et s'allonge ainsi à l'image, le faisant ressembler à un personnage tout droit sorti d'une toile du Greco. La sublimation du message christique par la musique creuse la dimension sacrée dans le réel. Le projet de Pasolini va donc beaucoup plus loin que la simple volonté de "filmer les choses telles qu'elles sont" puisque derrière la réalité, il y a automatiquement le politique qui apparaît ici à travers la teneur du discours. Pasolini nous convainc donc que le cadre politique devient ce en quoi l'on croit largement autant, si ce n'est plus, qu'au cadre religieux. Anne Ségolène
Bonus proposés sur le dvd : la bande annonce et trois documentaires : Pasolini : un religieux sans foi (10mn) ; Pasolini face à l'église (15mn) ; Un Christ à Cadaquès (22mn) : rencontre avec l'acteur espagnol du film, Enrique Irazoqui, 41 ans plus tard !
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