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TWIN PEAKS CONCEPT : dans la petite ville américaine de Twin Peaks, aux frontières du Canada, un meurtre mystérieux a été commis sur la personne de Laura Palmer. Le corps de la lycéenne, emballé dans un grand sac plastique, a été retrouvé en bordure d'un lac. Tout semble prouvé que la jeune fille fut ligotée puis violée avant d'être battue à mort. Une autre fille, Ronette Pulaski, ayant subi des sévices semblables, vient d'être retrouvée dans un état de traumatisme profond. L'agent spécial du F.B.I. Dale Cooper est chargé de l'enquête. Dès son arrivée à Twin Peaks, il fait entrer le spectateur dans un monde étonnant, onirique et fascinant, un monde en adéquation avec ses méthodes d'investigations. Ne le dénomme-t-on pas d'ailleurs l'agent "spécial" Dale Cooper ?
La série Twin Peaks relève avant tout d'un genre spécifique : le soap opera. Indéniablement, dans sa structure, Twin Peaks s'inscrit davantage dans la droite lignée de Dallas plutôt que de celle du Prisonnier. David Lynch ne travaille pas autour d'un, voire de deux protagonistes mais donne vie à toute une kyrielle de personnages, une grande famille, celle des habitants d'une petite ville à la frontière du Canada. Néanmoins, comme le suggère souvent la série, il convient de se méfier des apparences. Et si Twin Peaks repose sur des ressorts éculés, l'argent, le pouvoir, la duperie, l'imagination de David Lynch a fait bien plus que de donner vie à un simple soap opera. Tout le talent de Lynch a consisté à transformer un genre édulcoré en un monde pétillant où l'étrange occupe une place privilégiée au même titre que le commun. Le secret de Twin Peaks réside dans un équilibre savamment organisé entre un rythme allant du balancement apaisant à la course haletante d'une mise en scène fabuleuse. David Lynch nous montre comment on peut faire du neuf avec du vieux. Comme tout film du réalisateur, Twin Peaks met en jeu des obsessions et des indices. Les premières peuvent aller du rêve jusqu'au fantasme contenu ou vécu. Les seconds correspondent autant à des éléments qui nourrissent l'enquête qu'à des détails qui alimentent à la fois les personnages (au sens propre) et un lien affectif avec le téléspectateur. Ainsi, si les message codés de l'agent Dale Cooper ont leur importance, le café et les gâteaux que l'on prend le temps de déguster en ont autant. Combien de fois Cooper et son acolyte Truman s'émeuvent-ils devant la qualité quasi insondable et la vertu du noir breuvage ? Combien de fois le même Cooper remercie-t-il le destin de l'avoir conduit dans une ville où l'on déguste d'aussi succulents morceaux de tarte aux pommes ? Twin Peaks est avant tout une histoire de liens qui se créent entre des individus capables de s'émouvoir devant le chant d'une pie ou le silence d'une nuit étoilée. Car la beauté insoupçonnée du monde, l'intérêt de la vie sont bien là entre la contemplation et l'amitié, même si le malin rôde insidieusement au fond de chacun. Mais l'estime, la reconnaissance des uns envers les autres sont bien plus importantes que la concurrence entre deux groupes financiers qui se disputent à coup de chantage ou de meurtre un terrain. Cette estime, Cooper ne cesse de la déclarer à travers des gestes, des mots ("Bon travail, shérif !"). De la reconnaissance naît aussi un sentiment : ainsi, deux personnages antagonistes, le shérif Truman et le médecin légiste Albert Rosenfield, peuvent-ils devenir au fil des épisodes des amis de toujours. Twin Peaks affiche certaines valeurs et la vénalité qui caractérise certains personnages, tels Catherine Martell ou Benjamin Horne, est en conséquence tournée en dérision à travers leur destin ou grâce à un subtil paradigme : une série dans la série, Invitation to love, que suivent la plupart des habitants de Twin Peaks ; un véritable soap où l'amour et la haine s'opposent de manière affligeante. Twin Peaks ne traite donc pas les problèmes des personnages comme ceux de héros romanesques. On reste à échelle humaine et si les heurts que rencontre par exemple le couple formé par le shérif-adjoint Andy Brennan et Lucy, la secrétaire du shérif, nous prêtent à sourire, ils n'en restent pas moins touchants. Cette proximité qui naît peu à peu dans la série tient au fait que Twin Peaks ne s'adresse pas à nous avec la distance d'un film mais avec la proximité que crée une scène théâtrale. Un théâtre, c'est bien ainsi que nous apparaît ce petit monde chaleureux et complexe. Devant nos yeux, une scène change sans cesse de décors, mais ceux-ci ne sont pas très loin et ils reviendront très vite. Ces différents intérieurs avec lesquels la série nous familiarise s'appellent l'hôtel du Grand Nord où l'on voit surtout la chambre de notre ami Cooper (époustouflant dans sa finesse et ses non-dits Kyle MacLachlan), et le bureau de Benjamin Horne, mais aussi le quartier général du shérif Truman, la maison de Shelly Johnson où l'adultère fleure bon, celle du docteur Jacoby ou encore la café-restaurant le "Double R" tenu par Norma Jennings où chacun vient quérir un peu de paix et de repos. Dans ces lieux, des personnages se croisent, des couples se forment, d'autres se détruisent, des amitiés naissent autour d'une tasse d'un "bon" café, chacun se montre tel qu'il est ou dissimule la part diabolique qui vit en lui. Cette théâtralité esquisse en fait les rapports incessants entre l'intérieur et l'extérieur des individus, la surface et la face cachée des choses. Twin Peaks dessine un monde où l'ambivalence est reine, où le tragique se superpose au comique, où la quiétude masque sans cesse le drame, où l'amour d'un père pour sa fille cache un inceste diabolique et où la vie profondément quotidienne des personnages dissimule des héros atypiques. La force de Twin Peaks est de traiter l'onirisme des comportements avec naturel : une femme se promène avec une bûche entre les bras (comme s'il s'agissait d'un enfant) et partage avec elle de véritables secrets, l'épouse borgne, quadragénaire et championne du monde dans la catégorie tringle à rideau d'un garagiste retombe en adolescence, un psychanalyste est prêt à succomber à un sentiment nécrophile et notre agent spécial Dale Cooper s'infiltre dans des rêves préfigurant son entrée dans un monde parallèle... Toute la question de l'indicible, de l'insondable enfoui au cœur de chacun (tous les personnages ont des secrets plus ou moins avouables) conduit à créer le personnage maléfique de Bob, incarnation personnalisée du mal, produit des désirs refoulés de la population. Si Twin Peaks est un théâtre où prévaut l'amitié des uns, il est aussi un terrain fertile au déferlement du Mal. L'enterrement de Laura Palmer qui rassemble autour du cercueil tous les personnages de la série fait ainsi figure de scène centrale où les coupables contempleraient leur oeuvre collective inconsciente. Le sentiment de culpabilité n'est pourtant jamais présent dans la série, il semble digéré par chacun, telle une nourriture quotidienne. La place qu'occupent d'ailleurs les repas, la dégustation des mets participe de cette dissolution en chacun du malin. Chaque individu porte en lui les deux revers d'une même médaille. De ce monde mystique, étrange mais aussi profondément humain découle une série unique où la tonalité et l'atmosphère comptent bien plus que la résolution du mystère. Twin Peaks est d'une subtilité grandiose, éloquente. Cette série établit par le biais de détails anodins, telle la relation entre Cooper et son magnétophone (Diane), une complicité vivifiante avec le téléspectateur. Twin Peaks est un monde d'où l'on n'éprouve guère l'envie de sortir une fois qu'on y a mis les pieds. Peut-être s'agit-il d'un piège consciemment fomenté par le maître David Lynch. Michel Marques
(ce texte a été initialement publié dans la revue Tausend Augen (n°7, mai 1996) et très légèrement modifié par son auteur) La série Twin Peaks est actuellement visible sur la chaîne 13 ème rue à raison d'un épisode par semaine multi-diffusé en VF et VO. Les amateurs de Twin Peaks doivent se procurer le Hors série n°1 de la revue Génération Séries (septembre 1994) ou se rendre sur le site ladite revue : http://pro.wanadoo.fr/geneseries.
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