
Interview de
SATASHI KON (décembre 2003)
Le Fils du désert de
John Ford a-t-il été une source d’inspiration pour votre film ?
C’est effectivement l’une des inspirations de Tokyo
Godfahers, la plus évidente en tout cas. Mais plus généralement,
c’est tout le cinéma américain des années 30 et 40 qui constitue pour moi
une source d’inspiration, de John Ford à Franck Capra. Mais quand j’écris
un scénario, je n’ai pas réellement conscience de mes inspirations. A
posteriori, je pourrais vous dire que Tokyo
Godfathers a été également influencé par Le
monde selon Garp de George Roy Hill et Ma
vie de chien de Lasse Hallström. Deux films tragi-comiques comme
peut l’être Tokyo Godfathers. La
seule autre influence véritablement consciente, en plus du Fils
du désert, est Johns, un film assez méconnu avec David Arquette
qui raconte l’histoire d’un jeune garçon prostitué à Los Angeles (1). Le
héros de l’histoire doit rembourser des dettes avant Noël, et il rencontre
plusieurs personnes qui s’appellent tous John. Le fait que tous les gens
rencontrés s’appellent Kiyoko vient de ce film.
Y avait-il après Perfect
Blue et Millenium
actress, deux films aux strates narratives
imbriquées de façon complexe, la volonté de vous tourner vers une narration
plus classique ?
En fait j’avais envie de réaliser un troisième film avec une structure
gigogne, à la façon de mes deux premiers films. Mais mon producteur trouvait
que Millenium Actress poussait suffisamment loin la complexité narrative, et
qu’il n’était pas très intéressant de poursuivre dans cette voie. J’ai
convenu qu’il avait sans doute raison et je voulais réaliser depuis longtemps
une comédie. J’ai donc écrit Tokyo Godfathers.
Vous donner une vision sociale de Tokyo extrêmement
noir : suicides, clochards, yakuzas, délinquance juvénile. Votre film est
très drôle mais aussi très noir.
On peut considérer que mon film évoque tous ces problèmes. Mais je n’ai pas
l’intention de traiter un sujet social ou d’avoir un discours concernant ces
sujets. J’ai employé mes forces à ne pas porter de jugements. J’ai une
opinion sur toutes ces questions, personnellement ces problèmes me touchent,
mais s’agit avant d’opérer un constat, pas de juger. Ce film montre qu’il
est possible de réaliser une oeuvre joyeuse malgré la dureté du sujet. Le
comique du film vient aussi de là, de ce contraste entre la noirceur des thèmes
et l’humour dans ma vision des choses.
La ville de Tokyo est traitée comme un personnage à
part entière…
C’est une idée qui était claire dès les premiers traitements. Je savais que
la ville serait le 5ème personnage. De la même façon que le nouveau né ne
peut pas vivre sans les SDF, les SDF ne pourraient pas vivre sans cette ville
qui recrache les déchets qui leur permettent de survivre.
Pourquoi ces trois personnages : un garçon, une
fille, un transsexuel ?
Au départ, il y avait l’histoire des sans logis trouvant un bébé un soir de
Noël, le nourrisson apportant toute sorte de hasard miraculeux (comme dans la
Bible). Je savais avant même d’avoir écrit le scénario que la famille
serait au centre du sujet. Il fallait que les trois personnages forment une
cellule familiale chimérique. Il y a le père, la fille, mais dans le rôle de
la mère j’ai opté pour un transsexuel, car si j’avais choisi une femme –
censée représenter la Mère – à l’écran serait apparue une famille réelle,
et pas l’idée d’une famille. Je voulais donc créer un léger décalage
pour renforcer cette idée. En plus, je ne voulais pas que le masculin ou le féminin
l’emporte. Il me fallait un équilibre parfait.
Dans vos trois films, vous oscillez entre approche
« réaliste » et une perspective clairement « fantastique ».
Ce va et vient est-il indispensable pour stimuler votre créativité ?
Oui, je ne suis pas intéressé par ce qui relèverait d’une perspective
uniquement fantastique ou uniquement réaliste. C’est l’entremêlement entre
les deux qui me stimule. Dans Tokyo Godfathers,
cet entremêlement est moins évident mais pourtant bel et bien là. Par
exemple, le personnage Gin rencontre au cours de cette aventure un vieillard
agonisant, un médecin et l’homme qui s’est débarrassé de l’enfant.
Chacune de ces figures est un reflet de Gin. L’homme qui s’est débarrassé
de l’enfant peut être assimilé à Gin lorsqu’il était plus jeune.
Son passé est réanimé à travers un autre personnage, filmé au présent dans
la narration. Le médecin correspond à l’individu qu’il aurait pu devenir
s’il n’avait pas un jour tout abandonné. L’idée de fragmentation est
donc bien là, mais représentée au travers des différents personnages alors
que dans mes deux premiers films, la fragmentation était provoquée par l’éclatement
du récit. J’ai le sentiment au final que Tokyo
Godfathers est mon film le plus complexe même si c’est le plus
linéaire.
Dans votre film, les personnages se croisent souvent
par hasard. Pourquoi ce choix de miser sur des coïncidences ?
C’était pour moi un des moteurs dans l’envie d’écrire ce film. Je
voulais ces hasards de complaisance (bien pratiques en tout cas !). L’idée
était de créer un monde où ces coïncidences seraient multiples. Ce n’est
pas réaliste bien sûr, mais cela permet de s’épargner des scènes
uniquement destinées à amener les personnages d’un point à un autre. J’ai
l’impression qu’au final, les scènes acquièrent une force qu’elles
n’auraient pas autrement, elles existent vraiment pour elles-mêmes. Dans mes
deux premiers films, je donnais de l’intensité à chaque séquence parce que
je morcelais le temps. Là le récit est linéaire mais ces coïncidences
sont comme des balises pour segmenter les scènes importantes.
L’animation a gagné en qualité entre Perfect
Blue et Tokyo
Godfathers…
Effectivement, l’animation a gagné en richesse. C’est dû aux budgets
qu’on m’a alloués. L’animation est 100% liée au budget du film car
c’est le budget qui détermine combien de dessins on pourra faire. Sur Perfect
Blue, certains membres de l’équipe ne voyaient pas très bien
où je voulais en venir. Ils ont compris quand ils ont vu le résultat. Sur Millenium
Actress, l’équipe était donc plus soudée car nous allions
tous dans la même direction. Sur Tokyo Godfathers,
le budget était plus élevé encore, et j’ai pu réunir des artistes très
talentueux. Le budget reste pourtant modeste : j’ai eu 300 millions de
yen (environ 3 millions d’euros NDLR), soit 1/10 d’une production Ghibli.
Attention, je ne dis pas cela avec regret, c’est juste un facteur économique
que j’expose. J’aimerais avoir davantage de moyens mais les moyens que
j’ai ne me procurent aucune frustration.
Millenium actress et
Tokyo Godfathers ont
été achetés par les américains qui ne les ont quasiment pas distribués.
Est-ce une frustration ?
Tokyo Godfathers a été acheté par
Sony Pictures qui l’a sorti une semaine à Los Angeles, dans une seule copie,
pour pouvoir concourir aux Oscar (ce qui ne veut pas dire qu'il le sera).
Mais je comprends que les distributeurs étrangers aient envie d’augmenter
ainsi l’impact auprès du public.
Mais en tant que créateur, n’est-ce pas difficile de
voir vos œuvres acheter pour être aussi médiocrement distribuées ?
Je ne peux rien dire dans la mesure où je ne connais pas le marché américain.
En tout cas, une perspective de distribution conséquente aux États-Unis
ne changerait pas ma façon de travailler. Un film qui a du succès ne signifie
rien quant à la qualité du travail. Bien sûr, j’aimerais que mes films
aient du succès, ne serait-ce que pour en faire d’autres, mais changer ma façon de
travailler en fonction d’hypothétiques perspectives commerciales
constituerait un échec personnel. Tant que je peux continuer comme
aujourd’hui, je le ferai. Si un jour personne ne veut plus produire mes films,
peut-être réfléchirai-je alors à ce problème de façon plus approfondie.
Mais après tout, mes films peuvent être vus, notamment grâce au DVD. J’ai
beaucoup de reconnaissance pour les gens qui ont mis la main sur les DVD de mes
films, aux États-Unis ou au Japon. J’ai peut-être une vision trop romantique
des choses, mais tant pis !
Propos recueillis par Gaël Golhen & Nicolas Rioult
Remerciements à Ilan N’guyen pour la traduction & à l’organisation des
Nouvelles Images du Japon
(1) : Johns (1996) de Scott Silver (également réalisateur de Mod
Squad)
avec David Arquette, Lukas Haas, Elliot Gould, Keith David. A noter que ce film
est d’abord sorti en France en vidéo (sous le titre ???), avant de
sortir au cinéma en 1999 dans une combinaison réduite de salles.