
UNFORGIVEN (IMPITOYABLE)
1992, U.S.A., de et avec Clint Eastwood, ainsi que Gene Hackman, Morgan Freeman, Richard Harris, Jaimz Woolvek, Saul Rubinek, Frances Fisher, Anna Thomson...
Pitch : William Munny,
ancien tueur renommé de l'Ouest, est devenu un fermier sans histoires. Veuf,
avec ses deux enfants à charge et à court de ressources, il accepte en échange
d'une somme de mille dollars de partir dans une chasse à l'homme contre ceux
qui ont lacéré le visage d'une prostituée à Big Whiskey (Wyoming). Munny est
accompagné de son vieil ami Ned Logan et d'un jeune homme, Schofield Kid...
Le dernier des géants
Malgré une large et belle
contribution au western durant sa carrière, en tant qu'acteur (les films de
Sergio Leone notamment) et réalisateur avec trois grandes oeuvres: High
Plains Drifter (L'homme des hautes plaines) en 1973, The
Outlaw Josey Wales (Josey Wales, hors-la-loi) en 1976 et Pale
Rider en 1985, Clint Eastwood y revint en 1992 pour une sans doute
ultime incursion dans ce genre depuis longtemps moribond. Le moment fut
d'ailleurs bien choisi à la fois tant vis-à-vis de la place qu'occupe le
western aujourd'hui que dans la carrière d'Eastwood (alors âgé de la
soixantaine) pour signer Unforgiven, superbe oeuvre chaotique et
crépusculaire qui sonne le glas de l'univers cinématographique si cher à John
Ford.
L'aspect chaotique d'Unforgiven se situe
clairement dans le concept traditionnel des bons et des méchants, ici complètement
chamboulé car fondé seulement sur la réputation des personnages et leur place
dans la société. Certes, le personnage principal que joue Eastwood, William
Munny (Eastwood), fut l'un des plus redoutables et horribles tueurs de l'Ouest
avant de se reconvertir en mari et père exemplaires. Mais aujourd'hui, c'est un
vieil homme veuf et fatigué, ne sachant plus très bien monter à cheval et
tirer, vivant simplement dans une petite maison isolée loin de la ville avec
ses enfants. D'emblée, il est évident que Munny n'est plus du tout celui représenté
dans les mémoires (il suffit de voir le regard choqué et dégoûté de Munny
en apprenant ce qu'il est arrivé à une prostituée). Sans doute accepte t-il
un nouveau contrat (celui d'abattre ceux qui ont blessé la prostituée et à
qui une trop légère peine a été infligée) non seulement pour la prime, mais
aussi pour conduire une cause qu'il estime juste et se racheter un peu de ses
fautes passées. Son seul ami Ned (Morgan Freeman), ancien compagnon de route de
Munny, l'accompagnera dans cette mission mais semble le plus éloigné du climat
de violence autour duquel s'articulent les principaux personnages. Ainsi English
Bob (Richard Harris), tueur à gages renommé et redoutable sillonnant les
routes avec son "biographe" Beauchamp (Saul Rubinek), mais que l'on
perçoit seulement comme un vieil homme tirant parti avec fierté de sa réputation
pour se faire respecter sans besoin d'user de violence. Cela ne l'empêche
d'ailleurs pas de se faire passer à tabac par le shérif de Big Whiskey, Little
Bill (Gene Hackman), incarnation "officielle" du bien et de l'ordre,
celui qui chasse les vagabonds et les alcooliques alors qu'il n'accorde guère
d'intérêt aux prostituées, n'agit jamais sans être assisté de plusieurs de
ses hommes et frappe lâchement des hommes désarmés ou affaiblis par l'alcool.
Le fait de posséder une maison (qu'il retape d'ailleurs avec une habileté
contestable) fait sans doute de lui un être civilisé, un citoyen modèle en
plus d'être craint par les habitants de Big Whiskey. Beauchamp, l'intellectuel
de l'histoire, ajoute de par son statut un pseudo-prestige à ceux qu'il côtoie
(English Bob en particulier) alors même que le métier d'écrivain est
incompris aussi bien par Little Bill que par Munny qui réagissent exactement de
la même façon en rencontrant le biographe, en disant quelque chose du genre "Vous
écrivez quoi ? Des lettres ou des trucs comme ça ?". A première vue,
cela pourrait rapprocher les personnages du shérif et de Munny, sauf que le
premier cède sans peine aux sirènes de la notoriété en contant ses aventures
au biographe alors que Munny ne trouve rien de glorieux dans son passé de
tueur, bien au contraire. Quant au Kid (Jaimz Woolvett), c'est un jeune cow-boy
ambitieux, plein d'amour-propre et admiratif des grands tireurs de l'Ouest, mais
qui n'a pourtant aucune connaissance du milieu qu'il veut intégrer. Pour en
revenir à l'ambiance chaotique du film, elle est donc due à un permanent
sentiment d'injustice (le sort des prostituées, les mauvais traitements infligés
à English Bob et surtout ce qu'il arrive à Ned) que tente de corriger le
violent affrontement final, tout en ne faisant aucune glorification de cette
violence comme nous allons le voir dans la seconde partie.
Le film d'Eastwood peut être qualifié de crépusculaire à
plusieurs titres: d'abord, on le sait, il met en scène quatre personnages âgés
dont aucun n'est un héros classique de western représentant de façon claire
et nette la loi et l'ordre. Allant à l'encontre des codes de sensualité et de
soumission habituels, les personnages féminins, une nouvelle fois mis en relief
par Eastwood, sont des prostituées se rebellant contre l'autorité du shérif
après que l'une d'elles (jouée par Anna Thomson, l'actrice fétiche d'Amos
Kollek) ait été sévèrement mutilée par un client un peu brutal... Il se dégage
enfin du film un profond dégoût de la violence, mise fréquemment et crûment
en avant dans ce but. Le film s'ouvre sur la silhouette de Munny à l'horizon
devant la tombe de sa femme, puis sur la scène nocturne du passage à tabac de la
prostituée dans une chambre du saloon, pour se conclure par la fusillade à Big
Whiskey, puis Munny quittant la ville (de nuit à nouveau et sous la pluie) en
proférant des menaces aux habitants. Lui qui pensait être sorti de l'enfer de
la violence en s'isolant avec sa petite famille a dû y recourir de nouveau
comme seul moyen de venger son ami Ned. Une sorte de retour aux sources pour
l'Ange Exterminateur de High Plains Drifter... La dernière image
du film est identique à la première, sauf que la silhouette de Munny a
disparu... En légère note d'optimisme, Le Kid, incarnation de la jeunesse et
donc de la relève à tous les anciens comme Munny et Little Bill, décide de
bannir la violence de sa vie après avoir abattu un homme. Ainsi clairement tout
prestige bâti autour du cow-boy sachant tirer et dégainant à la moindre
occasion (et il y en a eu pendant les longues années de popularité du western
!) a disparu avec la génération Munny. Eastwood parvient mieux que dans ses précédentes
oeuvres à atteindre le degré de démythification de l'Ouest recherché et déjà
expérimenté depuis les années soixante par des cinéastes comme Peckinpah,
Siegel et même Ford. Si la mise en scène peut délaisser une atmosphère
lugubre à la faveur de l'immensité des plaines nues de l'Ouest qui s'ouvre aux
protagonistes sous un ciel sans nuages, le ton n'est à aucun moment à la
nostalgie, mais n'allez pas en déduire qu'Eastwood renie ses précédents
westerns ! D'ailleurs, Unforgiven est dédié à Sergio Leone et
Don Siegel, les deux "maîtres en western" d'Eastwood. Cependant, au
crépuscule d'Unforgiven, on peut reconnaître l'agonie d'un genre
cinématographique et la somme de toutes les expériences d'un acteur/réalisateur
au service d'une belle épitaphe, la conclusion en forme de chef d'oeuvre d'un
siècle de westerns.
On pourrait ajouter pour finir que la direction d'acteurs est
comme toujours excellente, Eastwood mettant un point d'honneur à ne pas éclipser
ses (très bons) partenaires pour lesquels il offre des personnages
remarquables: des seconds rôles de la trempe de Gene Hackman, Morgan Freeman,
Richard Harris, ou des actrices touchantes comme Anna Thomson. Unforgiven
remporta quatre Oscars: meilleurs film, réalisateur, montage et second rôle
pour Gene Hackman. Une consécration aussi tardive que méritée pour Eastwood,
qui composa également la musique du générique. Et soulignons que, bien que
datant de 1992, le film est déjà considéré comme l'un des chefs d'oeuvre
incontestés du cinéma. Que peut-on ajouter de plus ? Emmanuel Coll
Bonus de l'édition double DVD collector: commentaires audio
non sous-titrés de Richard Schickel (auteur d'une biographie de référence sur
Clint Eastwood), un petit portrait de 16 mn de l'acteur/réalisateur, et surtout
deux documentaires de 22 mn autour du film et du tournage, un autre de 69 mn
consacré au bonhomme et un épisode de la série "Maverick" datant de
1959 et dans lequel figurait Clint... Le tout en version originale sous-titrée
!
en savoir plus sur l'acteur et réalisateur
Clint Eastwood : accédez à sa
bio-filmographie ou à un article consacré à
son œuvre