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RYAN'S DAUGHTER (LA FILLE DE RYAN)
1970, GB, de David Lean avec Sarah Miles, Robert Mitchum, Christopher Jones, John Mills, Trevor Howard...
Pitch : 1906 en Irlande. Rosy Ryan, fille de tenancier, épouse Charles Shaughnessy, un instituteur veuf plus âgé qu'elle. Cultivé et bon, Charles ne la satisfait cependant pas sexuellement. Rosy devient la maîtresse d'un officier britanique, Randolph Doryan, qui souffre d'une blessure obtenue en France.

 

Héros blessés, héros magnifiques

    Il existe une catégorie de héros ni parfaits ni monstrueux, pas franchement beaux, pas franchement laids, des héros du quotidien qui traînent leur ennui, leurs souffrances, leurs angoisses profondes... Ces héros diminués, handicapés n'en restent pas moins de très grandes figures romanesques, peut-être parce qu'on les sent plus proche de nous, plus faibles, plus vrais. On aime l'Emma de Flaubert car elle rappelle une parcelle, aussi infime soit-elle, de chacun de nous ; Emma Bovary est ce genre d'héroïne terne qui nous ressemble, que l'on suit pas à pas dans sa médiocrité ; on la méprise, on la plaint mais on lui pardonne.

    Ces héros, ils se nomment par exemple Rosy, Charles et Randolph, les trois protagonistes du merveilleux films de David Lean, Ryan's Daughter. Ce film égale en longueur (plus de 3 h 00) Lawrence of Arabia (Laurence d'Arabie, 1962), mais la comparaison s'arrête ici : dans le premier, David Lean s'attache au destin lamentable de trois êtres brisés alors que dans le second, nous assistons au magnifique combat d'un homme idéaliste et courageux, dont la mort reste curieusement ridicule (un stupide accident de moto). 

    Certes, le souffle romanesque de Lean, présent dans Lawrence of Arabia, n'est guère absent dans Ryan's Daughter. Dans les deux films, nous demeurons muet d'admiration face à cette kyrielle de paysages ouverts, infinis, sauvages et profondément envoûtants. D'un côté le désert, immense et angoissant, de l'autre les côtes irlandaises et leur mer capricieuse. Cependant, si Lawrence d'Arabie faisait corps avec ce désert inquiétant, les trois personnages de Ryan's Daughter évoluent, eux, dans un décor maritime dont ils ignorent la beauté : il symbolise chacun de leurs états d'âme, il est simple métaphore esthétique des sentiments inexprimables, sous peine de tomber dans un sentimentalisme et une mièvrerie ridicules. 

    Lean s'est attaqué à un sujet délicat qu'il traite admirablement, les écueils étant pourtant nombreux. Du trio classique et commun qui réunit le mari, la femme et l'amant, le réalisateur montre l'isolement de chacun des personnages ; Rosy d'abord, en attente de "quelque chose" qu'elle croit être l'amour fou... ce qui l'amena à épouser Charles, l'instituteur du village, bon bougre honnête, cultivé et travailleur mais terriblement fade. Leur mariage raté dès la nuit de noces, épouvantablement conventionnelle et décevante pour la jeune femme la conduira à s'enfoncer plus encore dans certain rêves inavoués.

    Nous en sommes là lorsqu'une jambe traînante occupe tout à coup la surface de l'écran. Cette jambe mystérieuse, encore là mais inutile, membre mort, synecdoque de celui qui la porte comme un boulet, comme une triste décoration, est sans doute l'élément du film qui intrigue le plus. Puis la caméra nous dévoile celui à qui appartient cette blessure de guerre : le commandant anglais Randolph Doryan. Et là apparaît une autre décoration : une cicatrice à l'œil, merveilleuse cicatrice qui alourdit le regard déjà bien chargé...    

    L'apparition étrange de cet homme, non moins étrange, va tout bouleverser, on le sait. Pourtant, lui-même n'est plus rien : victime d'horreurs auxquelles il a participé (la guerre), il traverse le film dans ce grand imperméable sombre, ombre de lui-même, le visage extrêmement pâle. Bête traquée, vidée, détachée de tout, il garde cependant la beauté de la jeunesse, une beauté de l'au-delà. Et surtout, il y a cette jambe, cette jambe qui provoque le ricanement des villageoises non moins attirées, qui cristallise la douleur quotidienne d'un souvenir atroce, d'une vie dont on ne veut plus, d'une souffrance intolérable. Mais, comble de la surprise, cela nous plaît énormément. Le fou du village n'essaie-t-il pas d'imiter la démarche chaotique du militaire afin de se donner une certaine prestance ? Cette prestance, Randolph ne l'a-t-il pas lorsqu'il gravit la une colline, un soir de clair de lune, pour rejoindre sa bien-aimée ? Il la gravit pourtant si mal ! A la fenêtre, la mari trompé contemple sans comprendre cet étrange spectacle... Triste trio esseulé, triste chaîne racinienne où l'un aime l'autre qui en aime un troisième et n'en est guère aimé...
Randolph n'aime pas Rosy. Encore abruti par ce qu'il a vu au champ de bataille, il ne demande qu'à mourir. Rosy n'aime pas Randolph ; elle devait trahir un époux qui décevait ses folles attentes d'adolescente. Les mettre en présence justifie simplement un destin similaire, une sorte de fatum qui les dépasse. C'est moins leur fausse histoire d'amour que leur inévitable statut de victime qui reste l'enjeu du film : Rosy est victime du mensonge et de l'hypocrisie de son père, de la haine des villageois qui la tondent pour avoir été la maîtresse d'un soldat anglais... plus profondément, Rosy est victime de ses rêves et en quittant son village à la fin du film, accrochée au bras d'un mari aussi exemplaire que pitoyable, elle sait qu'il n'y a rien d'autre... Randolph, lui, est victime de ses terreurs contenues qui explosent parfois en crises de paniques. C'est justement lors de ces crises qu'il rencontre Rosy, fascinée elle aussi par la faiblesse de cet homme dont la jambe morte peut symboliser l'impuissance. Leur premier baiser, quelques minutes après leur rencontre, relève d'un besoin animal de protection : dans les bras l'un de l'autre, ils se sentent à l'abri de l'hostilité du monde.

    Ce film, c'est donc l'histoire de trois êtres à la fois semblables et uniques, trois être faibles, meurtris et seuls, désespérément seuls. De fausses pistes nous laissent croire quelques instants à un grand changement avec l'arrivée de "l'amant magnifique". Magnifique, il l'est dans toute l'horreur de sa mutilation, comme l'est Tristana dans le film éponyme de Luis Bunuel. Mais l'amant magnifique est incapable de vivre dans le monde des vivants : il se donne la mort avec l'aide inconsciente du fou du village, son admirateur. Cette mort n'étonnera personne, surtout pas Rosy. Ce devait être ainsi. Trop prodigue en amour, de cet amour fruste, banal mais sincère, le mari bafoué reprend alors son épouse sans se plaindre : il souffre en silence comme Charles Bovary souffrait après la mort d'Emma... Et il restera ce qu'il est : l'ennui personnifié. Ce devait être ainsi. Quant à Rosy, elle repartira vers ses fameux rêves, rêves prudents, étouffés, jamais vécues... Ce devait être ainsi. Corinne Marques

 

 

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