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THE VILLAGE (LE VILLAGE)
U.S.A., 2004, de M. Night Shyamalan, avec Joaquin Phoenix, Bryce Dallas Howard, Adrien Brody, William Hurt, Sigourney Weaver, Brendan Gleeson...
Pitch : Edward Walker est le chef d'un village replié sur lui-même, perdu en pleine campagne. Isolée du reste du monde, la petite communauté vit dans la peur : des créatures maléfiques hantent les sinistres bois des alentours. Tous savent que si un villageois pénètre dans ce lugubre bosquet, "ceux dont on ne parlent pas" viendront se venger. Une trêve a été conclue entre les monstres et les humains : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. Malheureusement, le jeune Lucius Hunt est bien décidé à quitter le village et traverser les bois. Ivy Walker, la fille aveugle de Edward, est la seule à comprendre son désir. Saura-t-elle le convaincre de ne pas briser le fragile équilibre que tente de maintenir son père ? 

 

En un frémissement de paupières

"Qui me donnera la main... pour marcher" ?

    Dès la mise en ligne du Site du Cinéphile, en janvier 2001, nous avions porté aux nues, tel un étendard, Unbreakable (pas moins de trois articles à ce jour). C'est dire si nous considérons M. Night Shyamalan comme un repère à part entière dans l'évolution de notre cinéphilie. La découverte de Signs en 2002 avait confirmé l'intensité du plaisir à travers nos multiples visions et analyses du film. Faisant froid dans le dos jusqu'à la jouissance, The Village nous a, dès la première séance, laissé bouche bée. La déférence s'accompagnait du mal être produit par le film, un savant mélange qui ne laisse pas indemne. Au sortir de la salle, une conclusion s'imposait : M. Night Shyamalan a l'art de construire en déconstruisant et son sixième film (même si les deux premiers restent inédits en France) prouve qu'il est un malin génie qui ose livrer à ses éventuels détracteurs (l'article publié par Télérama sent à cet égard autant le moisi que la frustration) les lanières de sa flagellation : effet fantastique creusé dans l'épiderme du réel, intensité du suspense, mensonge par omission, révélation finale dynamisant rétrospectivement l'intrigue. M. Night Shyamalan aime jouer avec son spectateur comme avec ceux qui n'acceptent pas d'être dupes. De plus, à l'adresse des indécrottables méfiants, son film se plaît à souligner que l'on a toujours besoin de son meilleur ennemi. 

    Planant durablement sur le long métrage, la question identitaire s'apparente comme le premier sujet du film. Qui sont Ceux-dont-on-ne-parle-pas ? La notion d'interdit qui en découle suggère, de son côté, l'inéluctable désir de transgression. Identité et interdit définissent finalement un régime de peur à partir duquel la communauté du village établit son équilibre. La peur de l'autre, cet inconnu, met pourtant principalement en lumière la crainte que l'on a de soi-même, les limites que l'on n'ose franchir. L'enjeu du film tient dans ce constat. En ce sens, le village qui est décrit donne lentement naissance à une névrose qui prend de l'ampleur à force de sentir l'espace se rétrécir. 

    Pouvant être perçu, à notre plus grand plaisir, comme l'anti-Independance Day, Signs pointait peu de temps après le choc du 11 septembre l'enfermement de l'Amérique (joliment métaphorisé par la maison du père Graham Hess) et la nécessité d'expier sa culpabilité en retrouvant le chemin de la foi en un Dieu, et à travers lui en l'autre, celui qui nous est étranger. The Village va plus loin encore. Après son précédent film, M. Night Shyamalan ne pouvait que se sentir épié, comme l'étaient ses personnages. Chaque image de son nouveau film allait être lorgnée dans le but d'y dénicher un sous-texte, livrant le visage de l'Amérique et le point de vue du réalisateur. Où se situe donc dans The Village le pays de l'oncle Sam ? Du côté du village ou de Ceux-dont-on-ne-parle-pas ? Les conjectures ne pouvaient qu'aller bon train. 

    En définissant à peine le lieu et en esquissant simplement l'époque de l'intrigue (les premiers plans nous montrent une tombe sur laquelle est gravée une année se situant à la fin du XIXème siècle), M. Night Shyamalan invite d'entrée le spectateur à construire ses propres repères. L'isolement du village dessine peu à peu la solution choisie par une communauté pour échapper au hasard malfamé du monde. Se protéger par un mythe qui empêche d'être vu mais aussi qui dissuade de voir. Ne pas être découvert pour ne courir aucun danger, ne pas découvrir pour ne pas s'exposer. Tout le film repose sur le principe de la dissimulation ; celle que l'on fait au spectateur ou la peur qui s'incarne dans l'identité de Ceux-dont-on-ne-parle-pas. Mais comme le signale Mr Nicholson, encore plongé dans son deuil, à Lucius qui n'y comprend encore goutte : "tu as beau fuir les malheurs comme nous l'avons fait, le malheur te rattrape." Bref, même sur une terre de cocagne, intemporelle et isolée du monde, l'on est en droit de se poser une question : pour vivre heureux, doit-on indéniablement vivre caché ? 

   Cette solution, conçue comme l'échappatoire au désastre du monde, s'apparente finalement à un fantasme, celui du retour à une Amérique d'avant le pêché originel, marqué ici par la couleur interdite, le rouge. En considérant le point de vue du film comme étant celui de M. Night Shyamalan, l'on irait un peu vite en besogne. L'interdit crée automatiquement du refoulé. Le retour de ce dernier, incarné en la personne du fou du village, Noah Percy, étaye la démonstration du cinéaste : tout système ultra protectionniste rencontre rapidement ses limites. Se couper du monde consiste ainsi à refuser le hasard des rencontres qui définissent le principe même de la vie et de ce qui est propre au bonheur. Un monde de poche où l'inventivité et la créativité sont bannies n'a rien de libre, la liberté exigeant le risque. En ce sens, le village ne parvient à accoucher d'un couple d'avenir, Lucius et Ivy, qu'à partir du moment où celui-ci se définit comme étranger au système interne. 

    La première phrase du film, "qui me donnera la main... pour marcher" ? prononcée par Mr Nicholson, allongé sur le cercueil de son fils oppose déjà les deux héros aux Anciens de la communauté. Mr Walker, amoureux de la mère de Lucius, n'osera jamais lui tendre la main. C'est en revanche en attrapant celle d'Ivy, comme il le faisait enfant, que Lucius livrera son cœur à celle qu'il aime dans le silence. Outre une mise en scène radieusement maîtrisée et inventive, M. Night Shyamalan nous livre une merveilleuse histoire d'amour, servie par deux acteurs (Joaquin Phoenix tout en intériorité et Bryce Dallas Howard magnant subtilement la hardiesse) qui excellent dans leur rôle.

    Devant recourir au monde extérieur pour sauver l'un des siens, et à travers lui son avenir, le système érigé par le conseil des Anciens prouve son échec. S'il est décrit comme une terre d'effroi et de destruction, c'est pourtant le monde extérieur qui se tourne vers le village et l'épaule de ses remèdes sans la moindre question. Voulant s'extraire des aléas du monde, le village ne fait qu'en reconstruire le cauchemar. La création d'une communauté, qui fonctionne en vase clos, finit inévitablement par produire ce dont elle a le plus peur : le crime, motivé par les sentiments de l'existence (ici la jalousie). Paradoxalement, c'est la transgression à travers la tentative d'assassinat qui offre un souffle de vie (franchir les frontières pour que l'histoire d'amour survive) dans ce village nécrosé. 

    Loin de s'apparenter à un havre de paix, le village décrit par le nouveau film de M. Night Shyamalan ressemble à un cauchemar, s'asphyxiant peu à peu, tant il est limité en oxygène. Même si on veut l'empêcher de pénétrer dans la communauté, le ver est finalement déjà dans le fruit. La mise en scène de M. Night Shyamalan a recours aux plans fixes dans les rapports entre les membres du village où le monde s'est arrêté et à une caméra plus fluide dans tous les mouvements de peur qui sont pourtant aussi ceux de la vie. Maîtrisé au plus haut point, comme la séquence où d'un frémissement de paupières, le personnage de Lucius signale qu'une lame vient de pénétrer son corps, The Village se présente indiscutablement comme un film-dont-on-n'a-pas-fini-de-parler. Michel Marques

 

 


 

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