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TENKÛ NO SHIRÔ LAPUTA (LE CHÂTEAU DANS LE CIEL)
Japon, 1986, de Hayao Miyazaki, produit par les studios Ghibli, musique de Joe Hisaishi...
Pitch : Dans un monde fort différent du nôtre, Sheeta, une jeune fille orpheline, est poursuivie par un général, des agents du gouvernement mais aussi par des pirates chercheurs d’or. Atterrissant malgré elle dans une contrée industrielle, elle est recueillie par le jeune Pazu qui veut la protéger de tous ces prédateurs. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’elle fait partie de la lignée légendaire des habitants de Laputa, une île dans le ciel que son père à lui croit avoir vue lors d’un de ses vols. Sheeta détient une pierre mystérieuse indiquant l’endroit où se trouve la cité perdue. Cette pierre contrôle également d’étranges robots... Que vont-ils donc bien trouver là-bas ?

 

De l’insurrection de la jeunesse…  

 

    Avant d’entamer la critique de ce bijou de Miyazaki, commençons par situer la sortie initiale du film dans son contexte et en accord avec le parcours du Studio Ghibli. Tout débute dans les années 70 avec la rencontre entre Hayao Miyazaki et Isao Takahata, deux jeunes mangaka et auteurs d’animés qui décident de se rebeller contre le fonctionnement de la Tôei Dôga, le géant de l’animation japonaise. Leurs débuts sont tâtonnants, un peu indécis. Ils travaillent tous deux sur des séries animées à bas budget destinées à la télévision. Ces travaux laborieux et loin d’être passionnant deviennent un fardeau dans la mesure où leur talent ne peut pas s’exprimer librement. Muselés et prisonniers de liens inextricables, les deux employés deviennent en quelque sorte les trublions du Studio. Car évidemment leurs ambitions sont bien plus prestigieuses… L’écueil de la jeunesse et le manque de crédit qui leur est d’abord accordé les incitent à mettre de côté quelques temps encore leurs grands projets. Après une décennie au sein de ce grand studio, à subir les contrariétés dues à leur rang, les deux jeunes gens perdent patience et leurs insurrection devient de plus en plus évidente. En 1982, Miyazaki retourne à ses premières amours, le Manga, et crée le désormais célèbre Kaze no Tani no Naushika. Le manga reçoit un accueil enthousiaste et l’adaptation sous format ‘long métrage d’animation’ est mise en place l’année suivante. Isao Takahata en sera le producteur. Après des déboires financières, la Tokuma et Topcraft qui financent le projet, font faillite. Cette faillite au lieu de les mener droit dans le mur aura pour effet bénéfique de les pousser à créer leur propre Studio.

 

 

… A l’avènement du Studio Ghibli.

 

    Leur Studio prend d’abord pour nom Nibariki (La Puissance cumulée de 2 chevaux, pour en donner une traduction lourde de sens). Kaze no Tani no Naushika sort en 1984, l’année de création du Studio et rencontre une critique encourageante. Le public est plutôt impressionné par la maîtrise technique de ces deux inconnus qui viennent de débouler sur le marché de l’Animation. Dès lors, le Studio changera de nom pour devenir celui que chacun connaît aujourd’hui, le Studio Ghibli.

 

    « Ce nom signifie : Vent chaud soufflant sur le désert du Sahara. Les Ghibli désignaient les avions de reconnaissance de l’aviation italienne pendant la seconde guerre mondiale. C’est aussi le nom d’une célèbre marque de moteur. »

 

    Difficile de ne pas y déceler une métaphore quant à leurs réelles ambitions. Cependant, je vous passerai ce point qui relève selon moi trop de l’extrapolation. 

 

    Toujours est-il que les deux créateurs du Studio sont bien décidés à amener un vent nouveau au sein de l’Animation Japonaise, tombée dans une certaine routine. Prêts à affronter l’accueil généralement réservé aux auteurs révolutionnaires, motivés comme jamais, Miyazaki et Takahata se lancent à cœur perdu dans leur aventure. Ils sont malgré tout conscients des difficultés qu’ils rencontreront, non seulement à cause de leur méthode de travail qui nécessite temps et main d’œuvre énorme mais aussi parce que les adaptations télévisuelles ont la faveur des grands comme la Tôei. La raison en est relativement simple. Les séries adaptées sont généralement tirées de Manga qui ont fait leurs preuves et qu’un lectorat attend sans conteste. Il devient donc ardu d’imposer des scenarii originaux qui viennent de nulle part et que personne n’attend sinon quelques curieux Otaku qui furent éblouis et enivrés par Naushika.

 

    Même si les deux révoltés de la Tôei savent que les tournages de ce genre de séries animées sont de bien moins bonnes qualités que leurs projets à venir, il n’en est pas moins sûr que les grands distributeurs y voient leur intérêt. Les enjeux économiques dépassent de loin les possibilités des longs métrages d’Animation. Avec des budgets étroits et des moyens précaires (les équipes sont embauchées selon les besoins et aucun employé n’est pris à plein temps), Ghibli poursuit son parcours, contre vents et marées. Leur création suivante sera un échec cuisant et les recettes très maigres décrédibiliseront pour un temps le Studio. Ce film d’animation très peu connu s’intitule : Taiyô no Ôji no Daibôken (Les Aventures de Hols, Prince du Soleil). Sans de réelle garantie de viabilité, le Studio risque de disparaître en perdant les investissements des distributeurs. En 1986, Miyazaki réalise Tenkû no Shirô Laputa (traduit en français par Laputa, le Château dans le Ciel). Le film sans atteindre le demi succès de Naushika parvient quand même à combler l’échec de Taiyô no Ôji no Daibôken’. Il faudrait cependant quelques temps avant qu’un autre long métrage puisse voir le jour. Il faut noter que Laputa fut le premier film d’animation à être intégralement réalisé, financé et produit par Ghibli. Avec un effectif de 80 personnes, le temps qui lui a été consacré prouve l’acharnement et l’investissement personnel de l’équipe.

 

    Laputa est sans doute le film charnière dans la mesure où il précède deux énormes succès (Le Tombeau des Lucioles et Mon Voisin Totoro) qui donneront au Studio Ghibli ses indéniables Lettres de Noblesse. Charnière aussi parce qu’il fut le premier long métrage d’Animation endossé de façon complète par la structure fragile. Tous les risques furent pris pour accéder à cette réussite qui est depuis devenue la sienne.

 

 

L’éveil de la France pour le film d’Animation ?

    Avez-vous remarqué que depuis que Sen to Chihiro no Kamikakushi a remporté des distinctions prestigieuses, notamment au festival de Berlin, l’idée que ce fait une bonne partie des spectateurs a changé à l’égard des Animes Japonais ? Il y a encore quelques mois, les Animes étaient observés d’un œil inquisiteur par la masse parentale. Insurgée contre les Sakura, les Pokemons et les Digimon, elle refusait en bloc la possibilité de laisser les chères petites têtes blondes s’appesantir devant ces joyeusetés nippones. Il semble évident que même si les préjugés destructeurs ont un tantinet changé au cours des dernières années, les manga et animés conservent ce caractère dangereux tant décrié à la fin des années 70. Voire subversif. Je me souviens encore du jour où je suis allé voir Mononoke Hime il y a maintenant quelques années. Il était presque difficile d’assumer un goût prononcé pour la Japanimation sans subir l’opprobre des bien pensants de notre époque… une époque qui tergiverse beaucoup sur le cinéma mais qui n’y va finalement que très peu. La réception fut d’abord compliquée à mettre en œuvre dans la mesure où les films de Miyazaki et Takahata étaient principalement diffusés en version originale sous-titrée. La culture française, très forte en doublage (de qualité, il est bon de le rappeler), n’a jamais été d’aller voir des films dans leur langue originelle. Il est évident que s’adapter au langage japonais est bien plus difficile que pour l’anglais. Ne parlons même pas du Chinois ou encore de l’Inuit (quoique le cinéma inuit ne soit pas particulièrement développé et encore moins diffusé)… Vous devez vous demander où me conduit cet achalandage de phrases hirsutes aux airs d’écrits échevelés et alambiqués. Et bien, tout simplement au fait que depuis quelques temps, voir, parler, entendre, comprendre, lire, développer, aimer, adorer, estimer, surestimer deviennent des verbes à la mode en matière d’animation. C’est une excellente nouvelle certes jusqu’à ce que tout dérive. Distribuer Laputa après l’avoir ignoré pendant des années est un bon moyen d’invoquer le succès avec quelques années de retard. C’est aussi la meilleure méthode pour accentuer l’amour des fans (de plus en plus Otaku pour certains, se battant pour atteindre les cimes de la connaissance théorique) et développer un goût certain de la masse pour l’animation. Les disney et autres métrages américains connaissent depuis longtemps ce phénomène et leurs productions sont de plus en plus mal reçues. Au détriment de la diversité. Diffuser les Miyazaki, évidemment je suis pour mais où conduira ce nouveau besoin né de l’engouement pour Chihiro ? Qu’en est-il des productions mineures qui ne reçoivent aucun soutien ? Le Cinéma japonais est tout aussi intéressant que l’animation et pourtant… qu’il s’agisse de Miike, de Tsukamoto, de Kurosawa (les deux), la distribution au niveau national est depuis bien longtemps faite au compte-goutte. Ce petit billet d’humeur, sans prétendre violenter vos envies d’animation miyazakienne, et je l’espère loin des pédanteries insupportables qu’on peut trouver ici et là, n’a pour but que de démontrer à quel point l’enjeu est finalement commercial au détriment du cinéma lui-même. C’est évidemment des propos convenus, sorte d’image d’Épinal rencontrée à chaque coin de rue, mais il semble que cette faiblesse soit indéniable de nos jours. Laputa est un excellent métrage et je ne compte pas du tout m’attaquer à lui. Précurseur, original, à la limite du ‘"Masterpiece", il amène un vent nouveau en France et rien que ce talent-là mérite tous les éloges.

 

    Attaquons à présent la critique de Tenkû no Shirô Laputa, nouvel OVNI lancé dans les salles obscures pour notre plus grand plaisir. Le nom amène directement la référence à Swift et son magnifique Voyages de Gulliver. Ce qui n’était auparavant qu’une incursion de taille réduite dans le récit fantastique de Swift devient la source du scénario de Miyazaki. Il y fait d’ailleurs référence au début du métrage avec Pazu tenant le Journal de son père et montrant une photo de Laputa telle qu’on pourrait l’imaginer à la lecture du roman. L’architecture elle-même du château de Laputa évoque Swift. Miyazaki semble être très inspiré par l’auteur anglais. Une fois déjà dans sa carrière il avait consacré une de ses réalisations à cet univers féerique (mais très pamphlétaire aussi) aux mille charmes. Constellation de récit les plus sublimes les uns que les autres, doués d’une poésie de l’imaginaire difficilement égalée et parsemée de personnages géniaux, le roman de Swift offre une quasi inépuisable source d’inspiration.

 

    Comme dit précédemment, Laputa est une des pièces maîtresses de l’indépendance du Studio Ghibli et en cela, il paraît évident que Miyazaki y insère les éléments de l’animation qui le caractérise le plus. Cette œuvre à part dans sa filmographie a souvent été reprise par clins d’yeux dans l’animation américaine. Il suffit de jeter un coup d’œil au Géant de Fer de Brad Bird pour remarquer que les robots se ressemblent étrangement. De même pour l’Atlantide de Disney. Pour qui connaît déjà l’univers de Miyazaki et ses thèmes de prédilection, Tenkû no Shirô Laputa apparaît comme l’exemple parfait de l’idée que l’on peut se faire de son talent de réalisation. Les éternelles menaces du monde contemporain (et passé) à l’égard de l’ingénuité de l’enfance, le goût de la démonstration écologique et cette fascination pour le Pouvoir de Voler (par le truchement de machines volantes ou de pouvoirs magiques) sont déjà présents dans cette œuvre. Pazu et Sheeta évoquent clairement l’image de l’enfant indépendant qui appartient tant à la thématique de Miyazaki. Ils sont dotés d’une naïveté lucide (beau paradoxe inévitable selon moi) qui fait rêver. Courageux, solides, autonomes et souvent orphelins (parfois temporairement comme dans Chihiro), ils sont le héros par excellence. Leur ingénuité est souvent confrontée aux comportements belliqueux d’un monde adulte qui veut les brimer, les pousser presque à atteindre cette lucidité triste qui les caractérise.

 

    Ce que réalise Miyazaki (tentative infructueuse chez la majorité de ceux qui s’y sont essayés) avec ses récits animés est sans conteste le plus beau mélange des genres. Il possède une culture littéraire vaste qui lui permet de jongler entre les genres sans tomber dans la surenchère ni lasser le spectateur. Ainsi à la poésie et au lyrisme d’une chute d’enfant qui finit par une lévitation (intégration de la magie propre à l’enfant) succède des rebondissement picaresques avec une poursuite dans le village, une bagarre grivoise, la course trépidante entre les Pirates, l’Armée et les deux enfants en Train puis intervient de nouveau le calme poétique du Grand-père rencontré dans les mines… Le rythme est variable passant des délicatesses ou la soudaineté de l’action. Pour se faire une idée précise de ce façonnement étonnant du récit, il suffit de regarder la scène avec les pierres qui brillent dans lesdites mines pour accéder à ces réminiscences mythologiques et ses étrangetés lyriques qui font du monde qui entoure les enfants le berceau de la magie et de l’onirique. Un peu comme dans Sen to Chihiro no Kamikakushi, l’anime ne cesse de mêler découvertes fascinantes et scènes d’action spontanées. Cette recette semble avoir d’ailleurs fait ses preuves au fil du temps. Et il est un autre point qui fait se ressembler de près ces deux métrages : Le vertige des images. La plus grande réussite du film en effet paraît être l’inventivité renouvelée de Miyazaki pour recréer les visions du ciel, les effets de voltige, d’apesanteur. La profondeur, les enfants funambules, qui se jouent des espaces et des précipices, qui courent sur les branches d’une île volante, qui se laissent bercer par les assauts du vent et qui provoquent la chute en s’accrochant aux bords des falaises, Miyazaki comme dans son célèbre Porco Rosso dévoile sa passion pour cette idée intouchable d’homme qui vole, qui touche les étoiles ou les cités paradisiaques qui errent au milieu du Ciel.

 

    Qu’il s’agisse du graphisme, de la bande sonore, du récit, on peine à croire que ce film date de 1986 tant ce bijou vertigineux vous pousse à l’enivrement. Joe Hisashi est comme souvent le compositeur de l’OST. Musique aussi envolée que les images, la copie restaurée dont bénéficie la France est une preuve affirmant la qualité de l’animation japonaise.

 

    Tenkû no Shirô Laputa deviendra donc le nouveau bijou accessible aux néophytes comme aux experts et c’est de bon augure pour la diversité dans nos salles. Yannick Deplaedt

 

 

 

 

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