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ce chef-d'œuvre nous a inspiré deux articles BU SAN (GOODBYE, DRAGON INN)
Le quatrième côté Après le magistral Et là-bas quelle heure est-il ?, sorti en 2002, Tsai Ming-Liang poursuit son exploration de la temporalité du plan et impose sa maestria en réalisant un film où la nostalgie d'une époque révolue se matérialise à travers le dernier film (un classique asiatique des années 60) qu'une salle de cinéma de quartier diffusera avant de mettre la clé sous le paillasson. Fidèle à sa morale (le plan séquence) comme à ses acteurs (Lee Kang-Sheng endosse ici le rôle d'un projectionniste et Chen Shiang-Chyi celui de l'ouvreuse du cinéma), Tsai Ming-Liang réalise un film dans un espace clos où les fantômes du temps jadis (des acteurs reviennent voir, trente ans après, le film dans lequel ils jouaient) croisent ceux du temps futur (le personnel du cinéma hante déjà les couloirs du complexe). Un soir de pluie, un jeune homme vient assister à la diffusion d'un film de King Hu, Dragon Inn (1966), dans un cinéma qui a lancé un "dernier avis de fermeture avant nouvel ordre". Ne comportant quasiment aucune parole dans son espace diégétique, Goodbye, Drangon Inn n'en met pas moins son espace sonore au centre de sa dramaturgie. Les sons hantent déjà avec nostalgie la salle qui va fermer ses portes : le bruit des friandises avalés pendant la projection par des spectateurs ou le claudiquement des pas de l'ouvreuse remplissent le lieu, hantent le film, tels des esprits. Du point de vue du héros, le fantasme autant que la peur finissent par envahir l'espace de la salle. L'une des phrases du film que lui offre le projectionniste se résume en une question que chaque spectateur du film de Tsai Ming-Liang pourrait d'ailleurs prendre à son compte : "savais-tu que ce cinéma est hanté" ? Tsai Ming-Liang est passé maître dans la relation du temps et de l'espace. Goodbye, Drangon Inn n'est rien d'autre que l'expression de cette savante maîtrise. Peu à peu, le spectateur assistant au déroulement du film du réalisateur taiwanais, ainsi que le jeune héros qui découvre Drangon Inn dans la fiction, prennent conscience que des personnages du film de King Hu (Miao Tien, Shih Chun) ne sont pas uniquement sur l'écran mais aussi dans la salle. Comme le héros, nous entrons alors dans cet espace qui mélange les époques, caresse la mémoire et nous parle d'achèvement. Si toute durée est porteuse de mort, le cinéma en est le principal mode d'expression, comme l'avait démontré André Bazin. A chacune des minutes qui s'écoulent et des séquences qui le rapprochent de la fin de la diffusion du film de King Hu, Goodbye, Dragoon Inn guide son propre spectateur, tel Orphée traversant les Enfers, vers les larmes de Shih Chun, prêtes à quitter ses paupières sur la dernière séquence du film de King Hu. La diffusion du film achevée, les spectateurs envolés, ne reste plus qu'à ramasser les derniers papiers comme les derniers moments avant de fermer les portes. L'ouvreuse pénètre alors une dernière fois dans la salle, en fait le tour et quitte les lieux. Bruit de portes battantes qui se ferment derrière elle et silence. Le plus beau plan séquence du film s'éternise, il n'appartient plus qu'au spectateur qui profite, lui, mieux que personne d'instants supplémentaires et rassemble dans le silence et le statisme tous les ressorts du film de Tsai (lire l'analyse de ce plan central du film). Goodbye, Dragon Inn sonne poétiquement le glas d'un âge où le cinéma réunissait les gens, leur permettaient d'entrer en contact. Il ne reste finalement plus que des fantômes qui longent les couloirs et passent les uns à côté des autres. Il est pourtant évident qu'il restera toujours des une génération qui s'éveillera et se délectera de la précision et de la force des films du réalisateur taiwanais. En cela, à peine diffusé sur les écrans, Goodbye, Dragon Inn résonne déjà comme un chef-d'œuvre intégral que tout spectateur qui quitte la salle ambitionne de revoir au plus tôt pour se délecter de ce qu'il n'avait pas perçu au premier coup d'œil. Le cinéma n'a pas fermé ses portes et la dernière séance est loin d'avoir sonné. Michel Marques
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Fermez la porte avant de sortir "Le fantôme de Xuxen nous poursuit" Dragon Inn, King Hu (1966) Actuellement, les trois plus talentueux cinéastes vivants au monde sont indéniablement l'iranien Abbas Kiarostami (Ten ou dernièrement scénariste de Sang et or), le kirghize Aktan Abdykalykov (réalisateur du sublissime Fils adoptif et du Singe) et du taiwanais Tsai Ming-Liang. Loin de tout désir du théâtre au cinéma, les trois hommes partagent un rapport commun avec l'art du plan séquence qui garde entre leurs mains autant un sens moral (que peut nous dire un plan par rapport à une narration) que poétique (le plan passe par l'art de la chorégraphie du quotidien). La force de Tsai Ming-Liang consiste à ne pas définir son espace théâtralement mais à être capable d'utiliser toute localisation triviale : une cabine de projection, un couloir sombre, les toilettes pour hommes. Chacun de ses plans raconte finalement une histoire qui se livre avec le déroulement du temps. Point de fuite de chacun d'entre eux, un objet finit par se révéler ; dans le très long et énigmatique plan se déroulant dans les toilettes des hommes, un objet posé sur un rebord au dessus des urinoirs attire l'attention et finit par devenir le prétexte de l'attente du spectateur. Un personnage qui avait sans oublié l'objet finit par arriver et le prendre à la surprise du protagoniste occupé avec son urinoir. Le vide n'existe pas chez Tsai Ming-Liang et le déroulement du temps a toujours sa raison d'être. De la même manière, le style du cinéaste ne peut se résumer à la simple utilisation du plan séquence. Prenons à témoin dans Goodbye, Dragoon Inn, la séquence où le jeune homme venu découvrir la diffusion d'un film de King Hu, en l'occurrence Dragon Inn (1966), s'aperçoit que le spectateur qui est assis devant lui ressemble étrangement à l'acteur du film qui est projeté (il s'agit de Shih Chun). Pas moins de cinq plans différents sont alors utilisés par le réalisateur pour quadriller la scène et matérialiser la prise de conscience du jeune homme. Cette séquence lie également les liens qui uniront les personnages sans qu'ils aient même besoin de s'adresser la parole. Tsai Ming-Liang ouvre de plus au final l'espace (les plans du réalisateur ne sont jamais fermés) puisque apparaît près de l'écran, dans la profondeur de champ, une porte par laquelle un deuxième acteur du film entre dans la salle (Miao Tien). Dans cette séquence, le réalisateur refuse d'avoir simplement recours au principe de l'identification. Aucun raccord n'est véritablement proposé sur ce qui est vu par un personnage. L'on tourne autour de la séquence pour en livrer la profondeur spatiale, tout comme sémantique. En tant que spectateur, l'on n'a finalement aucunement besoin d'être poussé à l'identification puisque l'on fait déjà partie du film. Refusant quasiment intégralement les dialogues entre personnages dans son film, Tsai Ming-Liang n'en habille pas moins le contenu de ses plans par l'espace sonore. Celui tout d'abord créé par le film de King Hu, diffusé sur l'écran de projection, qui rythme le déroulement du temps. Ceux ensuite des bruits ambiants de la salle. Deux temporalités dialoguent finalement s'en s'adresser la parole, composant un réel travail de mémoire cinématographique ou patrimonial. Dans son insistance sur la déambulation par le biais de ses personnages, le réalisateur souligne un refus de laisser mourir le temps et les heures qui ont fait la joie d'une génération à travers le cinéma. Dans cet ordre d'idée, le claudiquement de la projectionniste, qui semble déjà hanter son lieu de travail promis à la fermeture, le plan apparaît comme une difficulté à gravir (horizontalité - couloirs - et verticalité - escaliers - sont passés en revue). En condensé, durant le temps de la diffusion du film, la projectionniste résume le temps qu'elle a pu passer, des années durant, sur son lieu de travail et en fait par la même occasion un travail de deuil. Elle finit même par être aspirée par le film de King Hu ; très belle scène où elle passe derrière l'écran et semble recevoir les lances qui éraflent l'espace plat et rectangulaire du film projeté. Goodbye, Dragoon Inn pourrait enfin se résumer à une histoire de portes que l'on pousse pour entrer et que l'on finit par fermer avant de sortir. Le mouvement vers la salle de cinéma (à la différence de l'écran télé) ne va pas chercher plus loin. Ne niant nullement la magie de l'écriture cinématographique, Goodbye, Dragoon Inn s'achève dans la rue (l'on pénètre finalement dans le film en quittant la salle) sous une pluie battante (un artifice cinématographique de plus pour nous rappeler où nous sommes). Autant de larmes qu'il n'est nullement besoin d'expliquer comme il est évident dès la deuxième vision du film dans la même journée que Goodbye, Dragoon Inn est un chef-d'œuvre absolu du premier au dernier plan. Anne Ségolène
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