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A.I. (ARTIFICIAL INTELLIGENCE/INTELLIGENCE
ARTIFICIELLE)
La fonction, le simple fait, l'existence... La genèse qu'aura connue A.I. aura été longue et difficile. Initié par Stanley Kubrick d'après une nouvelle de Brian Aldiss, c'est Steven Spielberg qui s'en est vu confier la réalisation. D'entrée, une question s'impose : étant donné que Kubrick a mis plus de 10 ans de travail sur les différents aspects scénaristiques de A.I., ses implications psychologiques et sentimentales en font-ils pour autant au final un film à l'allure Kubrickienne ? Non, cent fois non. A.I., tel qu'on peut le découvrir est un pur film Spielbergien, il est même évident qu'il ne pouvait être réalisé que par lui. Kubrick était un artiste de génie, un perfectionniste, un joueur d'échec froid et calculateur, chacun de ses films explore un problème philosophique. Cette approche de mise en scène, aussi élogieuse soit-elle, ne pouvait convenir au traitement qu'imposait A.I.. Kubrick le savait. Étant incapable de filmer ce sujet guidé par des émotions simples et intuitives, il a préféré passer la main à un homme qui filme justement l'émotion personnelle, l'enfance, la projection naïve de la découverte. A.I. montre donc bien les limites de mise en scène de Kubrick tant souvent exagérée par ses fans, se retrouvant bloqué sur l'un des scripts demandant un engagement intime, simple et infantile de sa personne (un enfant robot aime ses parents mais ne reçoit pas d'amour en retour), Kubrick, homme humble, connaissait ses limites et préféra plier genoux à terre. Spielberg était alors l'homme tout trouvé de la situation. On le sait depuis longtemps, Spielberg est un réalisateur obsédé par l'enfance, obéissant parfois à de simples souvenirs familiaux. A.I. a donc été réécrit par ses soins, tout en tenant compte du découpage scénaristique déjà existant de Kubick (la division en 3 parties), des différents story boards, croquis et dessins (même ceux de Osamu Tezuka qui collabora pendant un temps au projet, comme le prouve la séquence du Dr Sait Tout). Spielberg s'était déjà essayé au conte avec Hook, il avait tenté de faire son Peter Pan. Foirage assez hallucinant, Spielberg réussit merveilleusement bien avec A.I. son Pinocchio (histoire qu'il a depuis toujours en tête). De ce fait, A.I. pourrait à la fois être une superbe synthèse du cinéma Spielbergien tout en étant un film paradoxal, tantôt cynique; tantôt optimiste, un véritable tournant dans la carrière de l'auteur. Dans la première partie, on voit combien l'arrivée du corps étranger d'un enfant (de plus, non humain) est difficile à accepter pour les parents, car ce n'est pas leur chair et encore moins leur sang. David ne rentre donc pas tout de suite dans le cadre familial fixé, ce qui vaut des idées de mises en scène prodigieuses : Monica la mère va chercher quelque chose dans une pièce voisine, David est au fond du cadre, panoramique rapide sur la mère, David est hors champ, la caméra revient à sa place, David est au premier plan. Renforcé par le prestation robotisée d'Haley Joel Osment, David est tour à tour, touchant, inquiétant, émouvant (tout comme le film d'ailleurs). Une autre scène qui marque : avant d'aller au lit David demande machinalement à sa mère de l'habiller, cette dernière encore sous le choc sort de la pièce et ferme la porte au nez de l'enfant robot. Cette scène est d'une cruauté et d'un malaise profond, on assiste tout simplement à un rejet pur et simple d'un enfant qui ne peut recevoir d'amour humain en retour : si David aime au départ par fonction, par programmation on ne peut en demander autant à un être humain qui doit sentir l'émotion naître. Les choses se compliqueront par la suite avec le retour du véritable garçon : Martin. Une scène fait illusion et contraste : David regarde son "frère" se mouvoir à l'aide de béquille mécanique car il est encore affecté par son coma. Quel est au premier regard le plus mécanique des deux garçons, David ou Martin ? Je vous laisse en juger. Abandonné ensuite en forêt, davantage par protectionnisme maternel que par méchanceté, David va alors commencer sa quête initiatique de la fée bleue pour faire de lui un vrai petit garçon, avec Teddy, son ourson en peluche. A ce propos j'en profite pour applaudir la performance des artistes de chez ILM, le personnage de Teddy vivant réellement, n'étant plus un jouet, une marionnette ou programme de synthèse qui s'anime sous nos yeux mais un prodige né. Il restera sûrement l'un des plus beaux personnages du 7ème Art, rien de moins. Encore faut-il faire appel à l'enfant qui sommeille en nous. Il est intéressant aussi de souligner que David ne comprend pas le sens caché du conte de Pinocchio, n'en gardant que le simple fait et en oubliant la morale, ce qui est normal puisqu'il n'a pas de discernement propre ou vécu pour le faire. La seconde partie commence ensuite par l'introduction de Gigolo Joe (Jude Law), un robot d'amour. A première vue, il apparaît comme un personnage secondaire. Il faut pourtant chercher la réponse de l'incroyable profondeur de Gigolo Joe dans la globalité de l'œuvre. Dans A.I., le mecha trouve sa fonction d'être et d'exister dans l'accomplissement de sa tâche pour laquelle il a été créé. Pour Gigolo Joe, il s'agit de se prostituer pour des femmes (des orgas). Lorsque l'une de ses clientes est retrouvée morte, il est évident qu'il sera le suspect idéal alors qu'en fait c'est un homme qui a commis le crime. La police et l'homme en général préféra toujours incriminer les mechas plutôt que lui, ce qui est une forme de racisme et de barbarie lourdement condamnée dans A.I. (voir la scène très "trop" explicite de Flesh Hair). Dès lors, Gigolo Joe comprend qu'il est devenu un hors la loi, il ira sans aucune hésitation jusqu'à faire sauter son permis de travail. Que reste t-il alors à ce robot qui vient de perdre sa fonction, a t-il encore une utilité, doit-il être détruit pour autant, n'est-il pas un être vivant qui a autant de droit que nous ? A.I. va répondre à toute ces questions évidemment, car le scénario habile va fabriquer une fonction humaine inattendue à Gigolo Joe, celle de protecteur de David, une tâche que le père adoptif Henry n'aura jamais tenu envers ce dernier dans la première partie du film. De ce fait, lorsque David et Gigolo Joe se sépareront à la fin, il lui lance : "dit leur que j'ai existé". Magnifique, car si Joe en ayant perdu ce pour quoi il était fait, était socialement mort, il était humainement vivant. La troisième et dernière partie, est en fait la conclusion. Très délicate à traiter, il vaut mieux vous laisser le soin de la vivre par vous même, car de multiples interprétations et réceptions sont possibles (tout dépendra du niveau d'engagement émotionnel et intime du spectateur). Il s'agit bien de la conclusion la plus métaphysique et osée de la science fiction que l'on ait vue au cinéma depuis 2001, l'odyssée de l'espace et paradoxalement une des moins Spielbergiennes car d'un pessimisme rare (le droit au bonheur est éphémère). Cette fin fait ouvertement référence aussi à autre conte, celui de La belle au bois dormant, mais on ne vous en dira pas plus. Il faut avant tout apprécier A.I. pour ce qu'il est, un conte (le film débute et se termine sur la voix off du narrateur), une balade magnifique, un rêve éveillé. Un film qui ne livrera peut être jamais tous ses secrets mais qui prendra de la valeur à chaque vision. Truffaut disait préférer les grands films malades des auteurs à leurs films parfaits. A.I. n'est pas un film parfait, certes, mais encore mieux qu'un grand film malade, c'est un grand film fragile. Cédric Gentaz filmographie de Steven Spielberg
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