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Yves CAUMON

 

INTERVIEW de YVES CAUMON 

réalisateur de Amour d'enfance

 

Le Site du Cinéphile : Il s'agit de votre premier long métrage, comment vous est venue l'idée, l'envie de faire ce film ?

Yves Caumon : Je pense que c'était des questions qui me travaillaient un peu, des questions pas vraiment formulées comme des questions théoriques, morales ou philosophiques. C'était plutôt une histoire, comme une sorte de conte insoluble assez paradoxal, dont je n'arrivais pas à me délivrer, que je n'arrivais pas à me raconter à moi-même. Donc, à un moment, j'ai voulu éclaicir cela et je m'y suis vraiment attelé, en en parlant très généralement. Voilà comment le film est né, sur plusieurs années, ça a beaucoup mûri avec le temps pour devenir quelque chose d'assez simple, de compréhensible et d'intelligible, pour que ça ne soit pas quelque chose que j'exprime mais quelque chose qu'on puisse partager aussi.

 

LSDC : Pourquoi avez-vous eu envie de situer l'histoire à la campagne?

Yves Caumon : Parce que ça se passe dans le milieu rural. Mes premiers émois cinéphiliques sont une des raisons qui ont fait que j'ai eu besoin de faire des films, je constatais qu'une grande partie de ce que je connaissais, de ce que j'éprouvais, de ce que j'observais autour de moi n'était pas dans les films que je voyais. Au début c'est un étonnement et puis ça devient une forme de souffrance. Cela peut-être aussi bien sous l'angle géographique que social, humain, etc.

Et donc, la vie rurale et spécialement la vie agricole me semblait vraiment le "continent noir", je ne sais pas si ça a changé depuis. Et puis ce n'est pas si intéressant que ça parce qu'il y a la région mais le cinéma est aussi une autre "région".

Mais au départ, j'avais un grand désir d'explorer ce territoire-là.


LSDC : Pourquoi et comment avez-vous choisi Mathieu Amalric pour jouer le rôle de Paul ? Amalric qui est un acteur qu'on a souvent vu dans des films dits "parisiens", il y a donc une image qui lui est attachée…

Yves Caumon : C'était vraiment un choix paradoxal, vraiment un contre-emploi parce qu'il joue plutôt des intellectuels en milieu urbain qui s'en sortent toujours, qui sont très drôles, et là, non seulement, je lui demandais de jouer un fils d'agriculteur, mais en plus de tenir un rôle beaucoup plus intérieur, plus douloureux que ce qu'on avait été amené à lui proposer jusqu'à présent.

Je l'ai pris pour plein de raisons, notamment parce que dans Amour d'enfance, le personnage de Paul ne se conduit pas toujours très bien et je voulais vraiment un type auquel on arrive à s'identifier même quand il se conduit mal. Un type qu'on porte dans son cœur même quand il fait des choses qu'on craindrait de faire. Et comme Mathieu est le type le plus attachant que je connaisse (là je parle sérieusement, dans la vie c'est pareil) je me suis dit qu'il fallait que ça soit lui car si j'avais pris un type un peu sévère, un peu dans mon genre avec les sourcils froncés, un peu sérieux, solennel, ou un autre du genre beau ténébreux qui se met dans un coin et qui souffre, ça n'aurait pas été du tout. Il me fallait un type comme lui pour équilibrer un peu le film.

En plus, je trouve que c'est un très bon acteur, autant beaucoup d'actrices me donnent envie de faire des films, autant chez les acteurs masculins en France, je ne les connais pas tous, mais pour un rôle comme ça, j'avais du mal. Il se trouve que Mathieu est là, mais si ça n'avait pas été lui, je n'ai aucune autre idée.

Et puis ça l'amusait énormément d'interpréter ce rôle, cela lui faisait très plaisir et à moi aussi. Il m'a dit "J'ai lu le scénario, ce n'est pas pour moi, à la dixième page, ce n'est toujours pas pour moi", il a refermé le scénario et il m'a dit "Ce n'est pas pour moi, je le fais".

 

LSDC : Vous vous connaissiez?

Yves Caumon : C'est une longue histoire, il se trouve qu'il a été assistant-réalisateur et moi j'ai un peu joué dans quelques films. Il m'a appelé un jour, il y a dix ans, pour me demander si je ne voulais pas venir au casting d'un film sur lequel il était assistant. Ce qui est très drôle parce qu'ensuite il a été acteur et moi j'ai été assistant, et maintenant on est tous les deux réalisateurs. Quand La brèche de Roland des frères Larrieux est sorti, je jouais dans le film qui passait avant La brèche, on était tous les deux à l'affiche, enfin surtout lui, disons qu'on était tous les deux dans le même programme. On était censés se connaître mais on ne s'était jamais rencontrés.

 

LSDC : Paul se sent coupable d'être parti, on ne sait d'ailleurs pas pourquoi il est parti, on a l'impression qu'il cherche à se racheter. Pourquoi cette culpabilité?

Yves Caumon : C'est déterminé par les faits, ce n'est pas une fatalité. Il revient chez lui alors qu'il ne revient pas souvent, c'est un peu le fils ingrat et puis on sent bien qu'il ne s'entend pas très bien avec son père. Il se trouve que ce dernier est malade et que l'exploitation ne peut pas tourner, il y a un problème de subsistance. On n'est plus là à rigoler, à se demander si on aime ses parents ou pas, ou si on a envie d'y aller en vacances ou pas. Son père est madade, ça va mal et forcément au début il a envie de repartir, il se sent un peu pris au piège.

D'ailleurs, c'est toujours pareil quand on revient le premier jour, tout le monde est vachement sympa, on est tellement contents de se revoir et puis au bout de deux ou trois jours on n'a pas tellement de choses à se dire. Ici, le vernis craque un peu, les fêlures anciennes refont surface mais il culpabilise simplement parce qu'il ne peut plus partir. Parce que s'il part, il les laisse mourir donc il se met d'une certaine manière à vouloir les aider, à vouloir les aimer, un peu en retard d'ailleurs.

C'est un peu le piment de l'histoire, tout d'un coup il est pris d'un amour immodéré pour sa famille, son ami, son amour d'enfance, il exagère un peu dans l'autre sens. Il les avait beaucoup ignorés et soudain, il veut absolument les aider, ce qui n'est pas toujours bien perçu.

 

LSDC : Alors que lui a beaucoup changé…

Yves Caumon : Oui, on peut supposer qu'il a changé. Mais je ne voulais pas dire ce qu'il faisait, ses études, son boulot parce que si vous donnez ce genre d'informations, il faut en donner d'autres. J'ai mon idée sur la question mais si on en parle, il faut développer et je ne voulais pas mettre ça en évidence dans le film, je l'ai écrit mais je l'ai enlevé. Cela n'apportait rien, ce n'était pas ça le sujet du film.

Il y a souvent un côté laborieux dans les films où l'on cherche des causes, des raisons qui déterminent les actions. Par exemple lorsqu'on ne s'entend pas bien avec son père, souvent il n'y a pas vraiment de cause, peut-être qu'un jour on s'est foutus sur la gueule mais ce n'est pas un événement déclencheur. Dès que vous évoquez un passif ou un passé, on cherche un secret, quelque chose d'un peu louche, ou un truc qui, une fois découvert, pourrait tout résoudre ou ne laisserait rien à désirer.

Justement je ne voulais pas de ça.

 

LSDC : Vous avez changé le scénario lorsque vous avez rencontré votre actrice, qu'est-ce qui a réellement changé ?

Yves Caumon : Il se trouve que j'avais deux projets de film. Il y avait Amour d'enfance et un court-métrage qui s'appelait Les filles de mon pays. J'ai eu une chance extraordinaire d'avoir de l'argent pour faire les deux. J'avais préparé deux films parce que je déteste rester sans rien faire, j'avais pris l'habitude de faire ça car pendant un ou deux ans vous ne faites rien.

J'avais prévu l'artillerie lourde, j'avais envoyé deux scénarios et j'ai eu une aide pour les deux, le même jour d'ailleurs. Et j'ai décidé de faire le court-métrage, le choix a été difficile, mais j'ai eu envie de le faire avant Amour d'enfance.

Je l'ai fait dans les Landes où j'ai fait un casting, les courts-métrages servent beaucoup à imposer une méthode. Puis vous les faites discrètement, c'est pas mal parce que personne ne vous dérange, personne ne les voit mais en même temps vous avez une certaine liberté, une certaine marge, il n'y a aucune incidence économique.

En faisant Les filles de mon pays j'ai eu la grande chance de trouver cette gamine, elle avait seize ans et habitait dans un petit village près de Mont-de-Marsan. Je suis tombé sur une actrice réelle qui jouait dans les kermesses de son village, qui allait au lycée-théâtre à Ortez. Vraiment une actrice, pas d'un point de vue professionnel, puisqu'elle était lycéenne, mais je suis franchement convaincu que c'est une actrice, beaucoup plus que toutes celles que j'ai rencontré.

J'ai tellement aimé ce qu'elle a fait dans ce court-métrage, j'ai tellement aussi eu de plaisir à travailler avec elle, que je me suis dit que j'allais lui faire une petite place dans Amour d'enfance.

Ce qui s'est passé - il faut avoir vu le film pour comprendre – c'est que j'ai commencé à écrire un rôle de petite sœur à l'amour d'enfance de Paul, puis je pensais faire apparaître la grande sœur. La deuxième fois je me suis dit que j'allais continuer avec la petite comme ça il y aurait un peu de suspense, et puis finalement je suis arrivé à la dernière scène et les personnages ont décidé sans moi.

Donc elle a évincé la grande sœur, mais ce qui est intéressant c'est que ça a sauvé le film. A mes yeux il n'a vraiment eu de l'intérêt que quand elle est apparue parce qu'elle a amené au film une gaieté, une impertinence par rapport au mélo familial.

 

LSDC : Il y a beaucoup de retenue, de pudeur dans les sentiments entre Paul et ses parents. Ne pensez-vous pas que cette pudeur empêche Paul d'arranger les choses, par exemple entre son père et lui?

Yves Caumon : Je ne sais pas. On dit souvent que c'est parce que les gens ne se parlent pas que ça ne va pas, je n'en suis pas convaincu, je ne suis pas sûr que la psychanalyse par la parole puisse tout résoudre. Il y a une forme de pudeur mais il y aussi un problème réel, conflictuel qui est que le père est un homme d'action, de choses de la terre et que le fils est un homme de livres, de mots, de concepts. Ce n'est pas le même monde, parce qu'en dehors de l'incompatibilité d'humeur qu'il y a entre eux, il y a aussi une incompatibilité culturelle, traire les vaches ou faire une thèse – même si on ne sait pas ce que fait Paul - ce n'est pas la même culture, ce n'est pas la même façon de vivre le monde.

 

LSDC : Il y a toujours un décalage, une difficulté pour le fils à essayer d'expliquer comment est sa vie…

Yves Caumon : Il y a de la pudeur mais le fils se conduit mal en offrant un livre à son père, un livre sur l'agriculture en plus. Je trouve que c'est un cadeau extrêmement mal venu, presque injurieux.

 

LSDC : Pourquoi dites-vous qu'il se conduit mal?

Yves Caumon : Quand il demande à sa mère "Pour combien de temps il en a?", "Quand est-ce qu'il va mourir?". Il pique la copine de son meilleur copain qu'il vient de retrouver, enfin il essaye. Il se conduit de manière un peu égocentrique au début. De dire "Il y en a pour combien de temps? Mais ils savent bien, il y en a pour un mois ou pour un an? Parce que tu vois, soit il meurt vite alors je reste, mais s'il doit mourir dans un an, il faut que je reparte" ce n'est pas sanctionné par la mise en scène ni par la musique ni par quelqu'un d'autre qui lui dit qu'il se conduit vraiment mal. A part deux fois, quand le père l'engueule et quand Thierry lui dit son fait à la fin. Mais je laisse ça au spectateur, c'est à lui de juger si Paul se conduit bien ou mal.

Je ne voulais pas que ce soit un ange. Pour qu'il ait envie de se rattraper, il fallait qu'au départ il fasse des gaffes. Offrir un livre sur l'agriculture à son père, je crois que ça pouvait vraiment être blessant, même si c'est involontaire, je trouve ça assez méchant. Voyant le contexte, quand on voit comment est le père, je comprends que ce dernier le prenne assez mal.

 

LSDC : Apparemment il y a un conflit entre son père et lui depuis des années…

 Yves Caumon : Oui, mais ce n'est pas un conflit ouvert, c'est plutôt une "guerre froide".

 

LSDC : D'un point de vue scénaristique, qu'est-ce qui vous intéressait dans ces rapports familiaux assez conflictuels?

Yves Caumon : Le fait que cela puisse se transformer. C'est vrai qu'il m'est arrivé de penser que Paul n'aimait pas famille, qu'il voulait la fuir, qu'il était en révolte. Je trouvais cela convenu, monotone et surtout cela mentait, cela ne correspondait pas à une réalité qu'on pouvait vivre, vous et moi. Et à l'inverse, je me disais qu'il aimait beaucoup sa famille mais je trouvais aussi cela sans intérêt.

Aller de l'un à l'autre, je trouve que ça nous révèle les choses et puis c'est plus juste pour moi car les rapports familiaux sont très ambivalents. Même dans le film quand ils se disent qu'ils sont copains, pourquoi le disent-ils puisqu'ils le sont?

 

LSDC : Vous avez fait la FEMIS à Paris, qu'est-ce qui a suscité le besoin de retourner vivre dans votre région (ndlr: le Tarn) et d'y faire un film avec des acteurs locaux? Est-ce une volonté précise?

Yves Caumon : En fait, une fois que je me suis retrouvé à Paris, je me suis rendu compte que j'étais du Sud-ouest, je n'en avais pas conscience, je l'ignorais totalement. Mon désir était de quitter la région, et à ma grande surprise, une fois parti, mon désir était de rentrer. Curieusement, je pensais que j'étais parti pour toujours. Je me suis rendu compte que j'étais du Sud-ouest et que je ne connaissais pas vraiment ma région, enfin ce n'est pas ma région, c'est plutôt mon territoire. Mais ça aurait pu être ailleurs.

Je suis un peu en territoire ennemi ici, à Toulouse (rires) mais Gaillac c'est chez moi et montrer le film à ceux qui y ont participé, c'est toujours une expérience intéressante, même si je ne fais pas des documentaires.

Mais ce qui est encore plus drôle c'est de montrer son film au bout du monde, je pensais que cette histoire allait être exotique pour eux. Je m'étais dit que le seul intérêt pour eux était qu'ils allaient voir autre chose que Paris, la campagne française, etc. Je me suis dit que ça allait être un amusement exotique, comme nous allons voir des films chinois mais en fait pas du tout.

 

LSDC : Mais concrètement techniquement, faire du cinéma loin de Paris c'est faisable? Y a-t-il des difficultés?

Yves Caumon : Non. En fait, il ne faut pas mentir, cela serait démagogique de ma part de faire croire ça aux gens. J'y ai passé quatre ou cinq ans, j'y ai fait des études et donc j'y ai beaucoup de relais, notamment en production. J'ai également la chance d'être aimé par ceux avec qui je travaille et qui sont à Paris - sinon aimé du moins soutenu - ils ne me disent pas "Je t'aime" tous les matins, mais je peux compter sur eux. Ce relai m'a été indispensable.

J'ai un copain, Alain Guiraudie, à Gaillac, qui est un autodidacte presque complet et qui a eu très peu de relais avec la capitale, bien que j'en sois un moi-même. Néanmoins, il a besoin de Paris.

Je ne dirai pas aux gens "Insistez chez vous, vous y arriverez dans votre baignoire", je pense qu'on peut y arriver mais il faut vraiment être un héros, et moi je n'en suis pas un (il chante la chanson de Balavoine). C'est très dur et on risque d'y passer des années et des années et de se dire à quarante ans "Ah ben j'ai pas encore commencé!". Donc je pense, malheureusement, que le détour par Paris est indispensable, ne serait-ce aussi que pour voir beaucoup de films.

Ici, à Toulouse, c'est une situation relativement privilégiée avec la Cinémathèque, les cinémas, l'ESAV (ndlr: Ecole Supérieure Audio Visuelle), ce n'est pas sinistré. Mais si vous êtes à Rodez ou à Marmande, ce sont des endroits qui ont beaucoup de charme mais pour ce qui est du cinéma, il y a intérêt à aimer vraiment ça. Donc je ne suis pas le héros que vous croyez (rires)!

 

LSDC : Etes-vous fils de paysans?

Yves Caumon : Oui, je suis fils d'agriculteurs à la base, mais on a évolué, la famille est rentrée à l'usine, puis a quitté l'usine. C'était un milieu mobile. Mon oncle est resté plus longtemps dans l'agriculture.

 

LSDC : Et pour vous les lotissements que l'on voit dans le film sont la fin d'un monde?

Yves Caumon : Oui, il me semble. Ce film est aussi parti d'une forme de souffrance : l'exil des paysans, l'exil intérieur. C'est drôle de se sentir exilé dans son propre pays, de ne pas pouvoir revenir là où vous êtes né. Certes, on s'en fout et on s'en va mais le jour où on revient et que ça n'existe plus, cela fait un petit quelque chose. La ferme de mes parents a été rasée, elle n'existe plus.

Quand une ferme meurt soit ça devient une résidence secondaire, soit ça tombe en ruines, soit c'est habité par des gens qui font un autre métier que celui d'exploiter les terres qui sont autour. Quand une ferme meurt, elle ne revit jamais, parce qu'on ne peut pas s'improviser agriculteur, on ne peut que le devenir par héritage. Si vous voulez devenir agriculteur, il faut que vous achetiez la terre, les hangars, le matériel, les animaux et en plus il faut que vous sachiez travailler cette terre, etc. Donc ça n'est pas possible, il faudrait être très riche.

C'est parti de cette impression d'exil et en plus de la façon dont les gens se font vraiment avoir, c'est terrible. J'en connais pas mal qui ont déménagé dans des petites cités en quittant leur ferme. En fait, je les comprends, c'était des endroits où il y avait une vie, avec trois fermes, il y avait trente personnes et lorsque vous vous trouvez sur le plateau en 1975, 1980, qu'il n'y a plus personne et que vous vieillissez, et que la mémé vous dit que le premier voisin - qui en plus a le même âge qu'elle - est à huit cent mètres, qu'il n'y a plus de messe à l'église, qu'il n'y a plus personne aux enterrements… C'est aussi ça qui fait que tout s'arrête et que la campagne devient touristique.

C'est vrai que j'en souffre (rires), je me sens concerné par cette question, je le dis en riant mais mon but n'est pas de regretter mais de témoigner.

Parce qu'en plus, c'est quelque chose qui passe inaperçu pour tout le monde, le monde agricole est un monde immuable. En fait, il change comme un goutte-à-goutte et ce qu'on croit éternel ne l'est pas.

Mais je n'ai pas voulu faire un film ennuyeux, didactique, sociologique ou historique.

 

LSDC : La mère de Paul a quitté sa maison qui a vraiment une histoire, pour se retrouver dans un lieu sans âme, et sa maison, on peut l'imaginer, sera achetée par un médecin Toulousain ou autre…

Yves Caumon : Oui, mais nous sommes en partie responsables de cela, car nous-mêmes ne vivons pas à la ferme l'hiver, on n'y est pas pour rentrer le bois ou nourrir les poules, donc je ne vais pas dire de rester, je suis dans une position ambiguë.

Par exemple, j'aurais aimé dans le film développer un peu plus le rôle du promoteur immobilier, presque à la limite montrer qu'il veut sauver le pays, vraiment, avec conviction. Qu'il ne soit pas seulement le méchant, il en faut toujours un. Mais après tout, d'une certaine manière, il fait un truc, il crée des emplois, il fait en sorte que ça continue à vivre.

 

LSDC : Pour terminer, j'aimerais vous demander comment vous êtes venu au cinéma et pourquoi avez-vous choisi ce moyen d'expression?

Yves Caumon : Je n'avais pas un truc à exprimer, j'aimais beaucoup le cinéma comme spectateur en fait. On faisait aussi des films super 8 en famille et un jour les deux se sont croisés : faire des films sur la portée de chiots et voir des films d'Eisenstein au ciné-club. Et à un moment j'ai essayé, j'essaye toujours d'ailleurs de faire des films d'Eisenstein avec des portées de chiots (rires). Je plaisante à moitié seulement.

Je veux essayer de faire du grand cinéma, du beau cinéma avec des choses ordinaires donc il y a un peu le côté domestique du super 8 familial et le côté imposant du cinéma que j'aimais.

Mais au départ, c'est un goût cinéphilique très fort, un peu inexpliqué et inexplicable qui a fait que je voulais voir comment cela passait. Je voulais y contribuer d'une façon ou d'une autre mais ça aurait pu être autre chose.

J'ai travaillé dans des salles, j'ai animé des débats, je n'avais aucune ambition personnelle, je voulais y participer parce que j'aimais beaucoup ça. Et puis, peu à peu, les accidents du terrain ont fait que je me suis mis à faire des films et le mal étant fait, c'est difficile ensuite d'arrêter. Mais ce n'était pas du tout déterminé à l'avance. De toute façon, je crois que quand j'avais seize, dix-sept ans je ne savais pas que ça existait un réalisateur donc vous voyez… Maintenant, je sais.

 

Interview réalisée pour l'émission de radio 35 MILLIMÈTRES à Toulouse au Cinéma ABC, le 13 novembre 2001 par Frédéric Billion et Emeline Rivoire. Mise en forme : Emeline Rivoire.

 

filmographie de Yves Caumon, article sur Amour d'enfance

 

 

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