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Interview de Pierre Van Maël (septembre 1995)

 

Brève rencontre autour d'un court métrage

Cette interview de Pierre Van Maël a été réalisé en automne 1995 autour de la réalisation de son premier court métrage, Le déluge (avec Nils Tavernier et Géraldine Danon), et publié en février 1996 dans le numéro 5 de la revue trimestrielle Tausend Augen.

 

Peux-tu nous présenter le scénario du Déluge

Alain (Nils Tavernier) et Sylvia (Géraldine Danon) sont mariés. Sylvia annonce à Alain qu'elle est enceinte mais que l'enfant n'est pas de lui, d'où problème. Chacun a une vision différente des choses, d'où incommunicabilité. Une forme de non discussion s'instaure alors entre eux. Alain, tout en parlant, est à la fenêtre et regarde l'orage. Soudain, il se met à courir et sort de la maison. Sylvia ne sait pas pourquoi, elle regarde par la fenêtre et voit qu'un camion de pompier sans conducteur est en train de dévaler la rue en pente. Alain essaie de monter dans le camion en marche pour éviter un accident, mais il n'y parvient pas et le camion percute une voiture. C'est finalement cet élément extérieur qui leur fera prendre conscience que l'essentiel à préserver est leur amour. Il faut faire avec les obstacles, on s'aime ou on ne s'aime pas, il y a la passion ou non - et quand il y en a, elle surmonte les difficultés. 

 

Combien de temps entre l'écriture, la réalisation et la post-production ?

Après avoir écrit le scénario, j'ai commencé à envisager de faire ce film en septembre 1994. La post-production s'est achevée un an plus tard, en novembre 1995. C'est beaucoup de temps, mais c'est mon premier film, et à partir du moment où on n'a aucun producteur et aucune structure autour de soi, il faut gagner la confiance de différentes personnes, ce qui est un parcours de longue haleine. Mais maintenant, grâce à cette première expérience, je saurai utiliser mon temps de manière beaucoup plus efficace pour réaliser un prochain film. C'est un métier, et pour en connaître les règles, il faut passer par un stade d'apprentissage.

 

Comment réalise-t-on un court métrage quand on n'appartient pas à une école de cinéma comme la FEMIS ?

Il y a déjà une part de chance, il faut se trouver au bon endroit au bon moment. J'ai eu la chance de rencontrer Nils Tavernier en juillet 1994 dans un cinéma Art et essai de Cambrai où il venait présenter L.627. J'ai passé la soirée avec lui, on a sympathisé et il m'a laissé son téléphone. je suis allé à Paris trois mois plus tard, et je l'ai appelé. Je lui ai présenté un scénario que je venais de déposer à la société des auteurs ; il l'a lu et m'a très vite contacté en disant qu'on allait essayer de le faire. Nous avons travaillé avec plusieurs boîtes de production : Vivement Dimanche d'abord puis Films à faire et Little Bear, la boîte de Bertrand Tavernier. Les demandes auprès des organismes compétents (CNC, CRRAV) sont longues, mais elles ont abouti en juin sur le tournage. Nils m'a beaucoup aidé, la ténacité a fait le reste. 

 

Nils Tavernier a donc tenu une place fondamentale dans l'élaboration de ton projet.

Nils est une "star'. Il fait des films pour Envoyé Spécial, il a aussi des rôles assez importants en tant qu'acteur dans les films de son père ou avec Chabrol, Martine Dugowson ou Catherine Breillat. C'est quelqu'un qui fait partie du monde du cinéma, il y tient une réelle place. C'est également indéniable que c'est lui, qui par le biais de ses relations, a permis au film de prendre corps. C'est grâce à lui que j'ai trouvé les structures de production et la plupart des techniciens qui m'ont aidé à faire le film. Même si j'ai été grandement épaulé par le CRRAV, c'est Nils qui a été le catalyseur du projet à partir du moment où le scénario lui a plu. Il n'a d'ailleurs pas hésité à s'y engager en tant qu'acteur.

 

Comment les acteurs ont-ils justement appréhendé leur personnage ?

quand j'ai eu Nils au téléphone, il m'a dit qu'il aimait le scénario et qu'il avait envie de tout faire pour que ce soit réalisé. Néanmoins, il m'a tout de suite prévenu que certaines choses le gênaient dans le script. Il s'agissait de phrases qu'il trouvait, en tant qu'acteur, imprononçables. Un dialogue s'est donc tout de suite instauré entre nous. Plus tard, après maintes discussions, j'ai compris qu'il y avait une position saine à avoir par rapport à la direction d'acteurs, c'est-à-dire que si moi, j'amène le rôle, il faut laisser une latitude créatrice aux comédiens pour qu'ils puissent apporter au film ce qu'ils comprennent du personnage. Les paroles du personnage doivent autant venir de l'auteur que de l'acteur, il faut trouver un équilibre. Quand j'ai rencontré Géraldine Danon, elle était très intéressée par le personnage de Sylvia  ; on a fait plusieurs répétitions avec elle et Nils, et il y avait aussi certaines phrases qu'elle ne sentait pas. Elle changeait quelques mots sans perturber le sens, ça lui permettait de vivre mieux les répliques et l'action. Pourtant, au moment du tournage, tout le monde a été assez surpris par le fait que leur texte, au fil des prises, revenait vers la version initiale du dialogue. Peut-être à cause du décor, du fait de se trouver en situation. Mais, globalement, il faut dire que j'avais des acteurs excellents, ils ont senti les rôles de telle sorte que je suis encore ébahi, quand je revois les images, par la qualité de leur jeu. S'ils ont été tous deux intéressés par le scénario, j'ai été, quant à moi, très intéressé par leur travail. D'où une communication qui s'est très bien établie entre nous - si elle peut atteindre le public, ce sera formidable. 

 

Tes impressions par rapport au tournage ?

Je n'ai pas été surpris par l'organisation générale du tournage. J'avais déjà assisté à un tournage et je savais peu ou prou comment cela se déroulait. On a tourné début juin pendant trois jours. Le premier matin, la météo était idéale. C'est déjà une première satisfaction de pouvoir commencer le travail avec des conditions optimales. Je suis arrivée très tôt, à six heures et demi, et j'ai parcouru un peu la place de l'église où on allait tourner. Les machinos installaient un travelling de trente mètres, des gens couraient partout, c'était assez impressionnant. Quand j'ai pris du recul et que je me suis dit que tout ce monde se démenait pour moi, pour que le film se fasse, j'ai ressenti une impression troublante : un mélange entre l'inquiétude, parce qu'il faut être à la hauteur, et un sentiment de pouvoir. En fait, en amont, je ne voulais pas être surpris, j'avais bien préparé le travail avec les acteurs et l'organisation avec mon assistant qui a magistralement tenu le plateau, ce qui me permettait de me concentrer sur les choses importantes. La seule chose imprévue fut liée au lieu de tournage ; comme ça se déroulait dans un village où je connaissais beaucoup de gens, tout le monde venait sans cesse pour me parler - mais c'était un détail plutôt émouvant. Tout s'est très bien passé, le maire de Bugnicourt nous a beaucoup aidé. J'avais vraiment une très belle machine entre les mains, une équipe excellente, un matériel parfait... Mais peut-être qu'il ne faut pas toujours tourner dans un lieu que l'on connaît trop bien ; ça peut, si les choses se déroulent mal, pose quelques problèmes -mais ce ne fut pas le cas pour moi. 

 

Comment appréhende t'on un tournage avec des techniciens quand on n'a jamais réalisé ?

Il y a deux catégories de techniciens qui ont travaillé avec moi. D'abord ceux qui venaient de Paris, ensuite les autres - au son ou à la décoration - qui m'avaient été proposés par Catherine Droubaix, qui s'occupe de la production au CRRAV. Les gens du Nord sont habitués à des conditions précaires de tournage car, même si c'est une région dynamique qui produit beaucoup, ça reste autre chose que Paris. Quant à tous les parisiens, ils étaient très compétents aussi. Le chef machino a, par exemple, travaillé sur La Haine de Kassovitz, et tous les autres techniciens avaient déjà des références, même si la moyenne d'âge était de vingt-cinq ans. En fait, je n'ai quasiment pas eu affaire à eux, chacun connaissait son travail et savait à qui s'adresser quand il y avait un problème. La synchronisation entre nous tous a été parfaite. Ils avaient tous envie de faire le film. Conclusion : le film s'est bien fait et je pense que tout le monde était content. 

 

Est-ce que ce fut une expérience douloureuse ou libératrice et est-ce que cela a changé ta vision de la pratique du cinéma ?

Je n'ai pas spécialement envie de faire du cinéma, ça correspond plutôt au moyen qui me semble le plus approprié pour que je puisse sortir de moi des choses qui doivent sortir. Donc, c'est avant tout libérateur. Je connaissais un peu le milieu du cinéma dans la mesure où je l'ai un peu fréquenté, avec Nils et d'autres personnes, un an avant de commencer le film. Je n'ai pas été surpris de la manière étrange dont ce microcosme fonctionne. Les rapports entre les gens y sont très codés, on travaille avant tout avec des gens pour que le film se fasse, le copinage vient ou pas après. C'était la première fois que je dirigeais un tournage, à vingt-trois ans, et j'étais pris entre deux éléments : l'outil que j'avais entre les mains - c'est-à-dire des gens très compétents - et le scénario que j'avais écrit, les émotions et l'ambiance que je voulait faire passer. Donc il fallait apprendre à faire transiter tout ce qui était en moi vers l'outil dont le rôle est de concrétiser l'idée du scénario sur de la pellicule. C'est aussi pour cela que je voulais savoir avant le tournage comment ça allait se passer, et surtout comment ça devait se passer. Dans le passage à l'acte, on est forcément frustré, parce qu'il y a des éléments peu maîtrisables qui surgissent. Le résultat me plaît beaucoup, mais comme le disait Chabrol : "Il est sain de se faire enculer sur son premier film." Mais, globalement, j'avais une si bonne équipe que tout s'est passé pour le mieux. Finalement, l'image que je garde du milieu du cinéma est la même qu'avant le tournage. 

 

Pour ce projet, tes ambitions sont restées modestes : deux personnages, une femme et un homme, un affrontement psychologique...

Au moins 60% des premiers films racontent l'histoire d'une femme et d'un homme qui s'aiment ou non. Probablement parce que, chez les créateurs, c'est une chose qui importe vraiment, qui est douloureuse et qui s'exprime assez bien à travers l'écriture des scénarios, des chansons, etc. Pour moi, c'est évidemment très important. d'ailleurs, la douleur qui peut émaner des rapports entre hommes et femmes est tellement forte et touche tant à l'essentiel de nous-mêmes que c'est le sujet filmable par excellence. Maintenant, est-ce que ce n'est pas un peu surfait, je ne sais pas. C'est aussi pour cela que j'ai voulu couper un rapport tendu homme/femme avec un incident aussi grotesque qu'un camion de pompier qui sème la pagaille. Quand, après l'accident, le soufflet retombe, il reste l'essentiel : le couple et l'obstacle à surmonter. C'est une manière de se s'amuser avec ces sempiternelles histoires d'adultère et de tromperie non assumés. La question qui en découle, c'est : le problème de la communication entre deux personnes qui s'aiment n'est-il pas aussi ridicule que l'accident qui se passe avec le camion ? 

 

Comment t'es venu l'idée du personnage féminin ?

De la manière la plus spontanée. A aucun moment je ne me suis demandé si c'était une salope ou une sainte. Dans l'histoire que j'avais en tête, Sylvia était ainsi. Personnellement, j'aime beaucoup plus son personnage que celui d'Alain. Elle est beaucoup plus juste que lui, et j'espère que ça transparaîtra dans le film. Je la trouve juste, même si elle se trompe peut-être - ce qui, finalement, ne me regarde pas. A la limite, ça regarde le spectateur dans son émotion et le théoricien dans sa masturbation. 

 

Comment s'est déroulé le montage ?

J'avais une idée précise des images et des enchaînements dans le film. Quelques plans ont dû être légèrement modifiés à cause de la météo. Donc l'enchaînement initial des images tel que je le voyais a été légèrement modifié. J'ai vraiment été impressionné par le monteur, Georges Tillard, et son assistante. Certaines scènes fonctionnaient, mais on pouvait toujours se sentir insatisfait par le rythme ou des détails, et le monteur trouvait des idées qui redynamisaient les choses. On a monté le film sur quinze jours en système AVID (montage virtuel), qui est d'une souplesse incroyable et permet de faire beaucoup d'essais. Ce qui fut fascinant, c'est de voir à quel point un montage que l'on n'a pas du tout envisagé exprime autant, voire plus, que ce qu'on avait imaginé à la base. Au même titre que le chef opérateur a compris le style de la photographie que je désirais, le monteur a compris le sens du film, et il l'a servi avec son savoir-faire. Conclusion, le cinéma est vraiment un travail d'équipe, même si au départ, l'idée est émise par une seule personne. Moi, je ne suis ni chef opérateur, ni monteur, ces gens-là ont des compétence, il faut les laisser faire, même si j'avoue qu'au début, j'éprouvais une certaine réticence en me disant que personne m'empièterait sur mes plates bandes. C'est la compétence de ces gens qui a permis au film d'être ce qu'il est. Au niveau du son, c'est pareil. A chaque fois, j'ai été séduit par le travail des techniciens. Maintenant, est-ce que le montage est une réécriture du film ? Je ne pense pas, disons que c'est un palimpseste et une manière d'agencer les choses. Si le monteur comprend le film, il organisera les images et les sons de manière à ce que le sens du film passe bien. C'est du professionnalisme. 

 

Combien de versions ont été montées ?

Cinq. Ça va de trois minutes cinquante à cinq minutes trente. La version finales fait trois minutes cinquante sans générique. C'est le montage virtuel qui m'a permis de monter autant. Avec un système de montage traditionnel, on aurait à peine pu monter une version en quinze jours. Le seul problème réside dans le choix de la version, car on ne peut en élire qu'une. Pour ça, il y a eu discussion avec les différents pôles de production, et on a suivi l'avis général qui était de partir d'une version qui soit la plus simple. Le résultat final est court, mais c'est ma version préférée.

 

Quel est l'avenir du film ?

Il intéresse France 3 pour l'émission Fenêtre sur courts (le film y a en effet été diffusé à l'époque ; l'émission n'existe plus aujourd'hui NDLR). Il aura sans doute une vie prolongée, avec des passages sur d'autres chaînes. Il sortira aussi en salles, en première partie d'un long métrage, et participera à différent festivals de films courts. A la limite, c'est une chose qui regarde surtout la production. Personnellement, je serai très content si le film est vu par un nombre important de gens. Pour l'instant, j'ai besoin de prendre du recul par rapport au film pour m'intéresser par la suite au public - s'il y en a un.

Propos recueillis à Lille en septembre 1995 et mis en forme par Oriane Denneulin et Michel Marques. 

 

filmographie de Pierre Van Mael ou interview de Pierre Van Maël réalisée en décembre 2002  

 

 

 

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