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Laurent Cantet
Le Site du Cinéphile : Quel est le point de départ de ce film ? Laurent Cantet : J’avais envie après Ressources Humaines de continuer à réfléchir un petit peu à la place du travail dans la vie de chacun d’entre nous, à la façon dont le travail nous définit pratiquement automatiquement. Et j’avais aussi envie de raconter l’histoire de cet homme qui essaye justement de se trouver une vie sans travail, de trouver une place en faisant l’économie du travail. Donc l’idée nous est venue d’inventer l’histoire de cet homme qui va, parce que son entourage n’accepte pas - enfin ne peut pas accepter son refus de travailler -, essayer de le cacher et du coup s’inventer une double vie. Double vie qui intègre d’ailleurs l’idée de travail, puisque son mensonge est vraiment là pour déguiser son non-travail justement. Et il va comme ça, petit à petit, réussir à trouver cet espace de liberté dont il rêvait. C’est sûr que les choses se compliquent, que cette liberté a un prix, que le mensonge n’est pas facile à tenir et, qu’en fait, toute la dramaturgie du film s’est construite autour de ce problème, entre cette envie de liberté et toutes les contraintes que cela implique. Cet homme qui cherche à éviter les contraintes du travail nous a évidemment fait penser à Jean-Claude Romand qui, pendant dix-huit ans, a réussi à faire tenir la fiction du travail auprès de tout son entourage. On n’avait pas envie de raconter l’histoire de Romand, personnellement j’avais une envie de fiction qui était très forte mais c’est vrai qu’on a récupéré des éléments du fait divers lui-même - plutôt de ce qui ne serait jamais devenu un fait divers si Roman n’avait pas tué sa femme et ses enfants - mais que l'on a utilisé comme une matière première de l’histoire. Je pense que le personnage de Vincent est pratiquement l’opposé du personnage de Romand, c’est-à-dire qu’on a essayé d’en créer un personnage très commun, très banal, dans lequel on puisse tous se reconnaître. Reconnaître ses envies, ses frustrations, ses rêves et, en ça, le personnage n’a rien d’un tueur de fait divers, du personnage exceptionnel qu’est forcément le personnage de fait divers.
LSDC : Comment avez-vous fait le choix du personnage de Vincent qu’interprète Aurélien ? Laurent Cantet : Alors le choix d’Aurélien découle un petit peu de cette définition du personnage que l’on avait en tête. Je cherchais un acteur qui puisse incarner à la fois une sorte de monsieur tout le monde – mais ça paraît toujours dépréciatif de l’appeler comme ça – et qui puisse endosser des caractères très divers, dans lequel chacun peut aller s’identifier. Et, à ce titre-là d’abord, il me semblait important qu'il ait un visage qui ne soit pas forcément très connu du grand public. Aurélien est à la fois un très grand acteur de théâtre, quelqu’un qui a une méthode, une technique de travail, une façon d’appréhender un rôle qui est assez impressionnante à voir se mettre en œuvre. Et puis, c’est quelqu’un qui, en même temps, n’est pas forcément identifiable dès la première image du film, et ça m’intéressait. Et par ailleurs, j’avais l’impression qu’il avait peut-être en lui des choses qui ressemblent au personnage, une espèce de distance au monde, mais là c’est peut-être moi qui fantasme sur sa nature précise. Et puis il avait une espèce de calme, qui fait que le personnage peut traverser toute cette histoire sans forcément déraper complètement et "péter les plombs".
LSDC : Aurélien Recoing, je trouve ce rôle difficile mais très beau pour un acteur, comment l’avez-vous abordé ? Aurélien Recoing : Oui, on a peut-être l’impression que c’est un rôle qui est la synthèse de tous les personnages de théâtre ou de cinéma. J’ai l’impression que c’est une histoire qui a une problématique existentielle d’aujourd’hui, dans laquelle on se reconnaît tellement les uns les autres : être une fonction, et qu’est-ce que c’est d’être libre en dehors de cette fonction, en dehors du travail ? Et puis, j’ai essayé de travailler sur ce conflit, de dialoguer dans ce conflit et de plonger dans les souffrances que cela peut provoquer. Donc de faire appel évidemment à ma propre histoire, mais aussi à celle des autres, avoir un regard très intérieur où je pouvais faire des parallèles, entre la vie et les rôles que j’avais pu jouer, essayer de créer une mémoire, une sorte de maelström, un trésor à mémoire dans lequel je pouvais puiser à chaque moment où on tournait, à chaque situation. Pour apparaître effectivement le plus ordinaire possible, en fait être un personnage fait de tous les êtres humains. Cette illusion-là qui, d’un point de vue créatif, est un moteur, ouvre sur un imaginaire. Laurent Cantet voulait que le personnage soit un caméléon et, qu’à chaque situation, il soit un être un peu différent, qui apparaisse différemment. Parce qu’en fait, il est regardé par les autres, et quand il les regarde, il est dans une sorte de sincérité convulsive, il se met au diapason des uns et des autres. Tout cela était une sorte d’imprégnation mentale pour les situations mais aussi pour les paysages : être dans ce hall d’hôtel pendant des heures ou être dans la nature, se fondre dans le paysage, être la rivière qui coule, la fumée de cigarette. Être dans un univers mental extrêmement fort, extrêmement puissant, mais animé tout le temps par des actions, des actions physiques très précises, et finalement très nombreuses. Donc, j’étais dans ce dialogue et ce travail du conflit existentiel du vingtième et vingt-et-unième siècles.
LSDC : Malgré ce mensonge que vous installez, on ne parvient pas à en vouloir à Vincent, à le détester parce que l’on comprend son envie de changer et que nous sommes avec lui, contre ceux qui voudraient l’empêcher de changer. Ce mensonge, comment l’avez-vous voulu et comment l’avez-vous vécu ? Laurent Cantet : C’est vrai que je pense d’abord que j’éprouve une certaine tendresse pour le personnage quelles que soient les péripéties auxquelles il m’oblige à assister. Je pense que le film dès le départ est construit sur une envie d’adhérer, du début à la fin, à sa vision du monde, à sa subjectivité. Quand les choses se compliquent pour lui, quand justement il est lui-même pris par une espèce de cas de conscience - à savoir s’il peut continuer ou s’il doit continuer à mentir - j’ai l’impression que le film partage ce doute-là, cette envie de continuer, cette difficulté à l’assumer. Et c’est vrai qu’on a essayé continuellement d’adhérer à son point de vue, ce qui rend certainement le film très trouble, sans jugement, sans position très arrêtée face à ce qui se passe mais qui, justement pour moi, fait la valeur du film.
LSDC : On retrouve dans L’emploi du temps, à l’instar de Ressources humaines, l’affrontement père-fils, que ce soit dans le cas de Vincent et son père ou dans le cas de Vincent et Julien, est-ce un thème qui vous est cher ? Laurent Cantet : Oui, d’autant qu’il existait dans mes courts-métrages précédents. Tout d’abord, je pense que la relation père-fils, et les relations familiales quelles qu’elles soient, sont d’une telle proximité, d'une telle intensité que forcément c’était difficile de faire l’impasse. Par ailleurs, le père dans L’emploi du temps véhicule toutes les pressions sociales qui s’appliquent sur Vincent, c’est vraiment l’expression de toutes les violences qui lui sont faites, et en même temps, c’est quelqu’un que Vincent aime malgré tout, et c’est un petit peu l’image de ce qui se passe pour chacun d'entre nous. C’est facile de mentir, de tromper quelqu’un quand on ne le connaît pas, quand on est face à un être cher, forcément l’intimité vient compliquer tous les rapports sociaux qu’on peut avoir. Et c’est en cela que le père m’intéresse, peut-être plus d’un point de vue social, que psychologique ou oedipien.
LSDC : En effet, parce que dans Ressources humaines, le fils voulait changer le père, et dans L’emploi du temps, sans tomber dans la psychologie, quand Vincent explique à son fils que cette volonté de changer de vie ne change rien à l’amour qu’il lui porte, le fils refuse ce changement… Laurent Cantet : Oui, il y a aussi une question d’âge chez Julien, c’est un adolescent qui a besoin d’avoir une vision du monde assez carrée, facilement décryptable, et la vie de son père est beaucoup trop trouble pour lui. Muriel, la femme de Vincent, est capable de le suivre de façon assez inconsciente dans sa dérive, parce qu’elle a elle-même les armes pour vivre ça. Julien ne les a certainement pas encore et, du coup, il a ce jugement très carré que peuvent avoir les adolescents, il a un truc très entier dans sa façon de dire les choses à son père, de les revendiquer. Mais ce qui m’intéressait aussi, c’était de placer Vincent à la croisée des chemins. Il est le père de Julien mais il est aussi en train de reproduire les schémas qui sont à peu près les seuls qui lui restent. Parce que sa relation amoureuse n’est pas limpide, et que sa relation avec son entourage est basée sur le mensonge, et qu'elle est donc difficile à tenir. Là, il a un cap facile à tenir : être le bon père et avoir l’attitude qui ressemble à celle que son père a eu à son égard. Il a le modèle d’un père ambitieux vis-à-vis de l’avenir de son fils, il l’est lui aussi, il sait être sévère quand il a l’impression qu’un père doit l’être, et ça lui donne une espèce de repère dans une existence très trouble. En fait, le mensonge vient des autres, car dans notre société quand on n’a pas de travail, on n’existe pas, comme si le travail nous définissait en tant que personne, ce qui peut être très lourd à porter, en tout cas pour Vincent qui est le modèle du fils qui a réussi mais qui, là, a un raté.
LSDC : Comment vous situez-vous par rapport à cette réalité sociale ? Laurent Cantet : C’est vrai que si le film existe, c’est pour dire ça : voir quelqu’un qui réagit à l’idée de n’être qu’un homme social défini par la place sociale que le travail lui donne. En cela, il y a une continuité avec Ressources Humaines, dont la dernière question était "Elle est où ta place ?". Vincent a une place qui, à première vue, peut paraître assez confortable puisqu’il est aimé de tous les gens qui l’entourent, qu’il a une vie bourgeoise assez tranquille, simple, confortable. Mais cette place-là ne correspond pas à celle dans laquelle il se reconnaît intimement. Et en fait, je pense que tout les problèmes qu’on peut éprouver dans ce monde c’est cette inadéquation entre cette place où l'on est par la force des choses, parce que l’on vient d’un milieu donné, qu’on a fait un certain type d’études, qu’on a une certaine culture, et cette place où l'on a envie d’être, de façon existentielle. Il y a rarement coïncidence entre les deux, et là le personnage est en train d’essayer de s’inventer une place qui coïnciderait.
LSDC : Et que tout le monde semble lui refuser… Laurent Cantet : Oui, parce que cette place est tellement truquée, qu’à mon avis, elle est intenable. Mais je crois aussi qu’on n’est pas encore prêts à penser une société ou un individu sans travail.
LSDC : Jean-Michel est le seul qui semble donner à Vincent cette chance de vivre cette vie dans le mensonge, et qui va essayer de le protéger tout en le laissant faire … Laurent Cantet : L'image que l'on avait de ce personnage était vraiment celle du grand frère. Celui qui a déjà l'expérience de cette histoire et qui, du coup, est capable d'écouter et de comprendre l'histoire de Vincent sans jamais le juger, parce qu'il a vécu cette vie-là et qu'il y a donc une communauté de vie entre eux. Cela nous semblait important de donner à Vincent la possibilité à un moment de son histoire de parler, de dire enfin ce qu'il n'a jamais pu formuler à personne. Par ailleurs, il y avait l'autre motivation qui était de permettre à Vincent d'aller explorer son envie de fiction, il est un peu comme un scénariste en train d'écrire au jour le jour cette vie parallèle qu'il met en scène à longueur de temps. Et il me semblait pertinent que le personnage soit animé par une envie de fiction, de dérèglement, d'événements qui le sortent de la chronique de sa vie, et à ce moment-là, j'ai l'impression qu'il va vers le film de genre, qu'il a envie d'aller explorer des zones du monde qu'on fréquente rarement. C'est sûr que Jean-Michel est un peu le gangster de cinéma. C'est quelqu'un qui va lui permettre d'entrer dans un scénario de genre. Jean-Michel donne une espèce de modèle de vie possible à Vincent, on a le sentiment qu'il a trouvé cet équilibre de vie que Vincent cherche, entre le confort matériel, l'épanouissement et le plaisir à vivre. Mais, en même temps, ce qui effraie Vincent et qui fait qu'il va renoncer à le suivre jusqu'au bout, c'est justement cette histoire de la fille. Vincent réalise que Jean-Michel est un être complètement seul, depuis dix ans qu'il est sorti de prison sa fille ne l'a pas vu. D'un seul coup, il prend conscience du prix à payer pour cette pseudo-liberté et il décide de ne pas le payer.
LSDC : Vous êtes parvenu à réunir un trio d'acteurs qui fonctionne très bien, il y a une alchimie entre eux qui paraît très naturelle, comment s'est passée cette rencontre ? Aurélien Recoing : Serge Livrozet avait une histoire vraie à nous raconter, quelque chose qu'il a vécu, dix années de prison - tout un antécédent – et comment il en était venu à faire ces actions. La réalité et la fiction se sont rejointes et il y avait donc une compréhension très intime de moi sur lui et de lui sur moi. On a donc pu échanger beaucoup de choses de façon très latente, en sous-texte, ce qui a crée une force de la relation. Pour Karin, il y avait là aussi une façon de se positionner, une compréhension, une complicité qu'elle avait par rapport à l'histoire de Vincent qui est extrêmement juste. On a deux natures d'acteur assez différentes, je suis plutôt introverti, elle, est plutôt extravertie et ces deux natures-là justement arrivent à composer, les extrêmes se rapprochent. On avait une vraie histoire de couple qu'on a construit pendant les répétitions avec Laurent, puisque nous avons répété durant six mois. Nous nous sommes vus de loin en loin avec tous les acteurs, les non-professionnels et Karin, et pendant six mois on a donc construit une pensée commune, nous savions ce que nous devions raconter à travers ces personnages, à travers cette histoire. Laurent Cantet : S'il y a une chose dont je suis à peu près sûr dans le film, c'est le choix des acteurs. Pour moi, c'est toujours la phase la plus angoissante de la fabrication d'un film, le jour où l'on décide et après il faut tenir jusqu'au bout le pari que l'on fait. Alors c'est sûr qu'on a un peu truqué ce pari, dans la mesure où on a travaillé énormément avant, et avec Aurélien on a même continué pendant toute une partie de la préparation du film, on travaillait sans être encore persuadés ni l'un ni l'autre de s'être trouvés. Et puis, un jour je ne sais pas ce qui s'est passé mais on a eu le sentiment que le doute n'existait plus, que le personnage était incarné, que les relations existaient. Alors, dès qu'Aurélien et Karin on été réunis pour un essai, il m'a semblé que le couple était indéniable et je n'ai plus remis en cause cette relation-là. Le jour où j'ai aperçu Serge Livrozet dans un débat télévisé et que je l'ai entendu parler de sa vie, du travail des faussaires, je me suis également dit que le choix était évident. Il y a comme ça des déclics qui rassurent mais c'est malgré tout un moment toujours très angoissant.
LSDC : Dans Ressources Humaines il n'avait pas de musiques additionnelles, alors qu'ici elle est très présente, elle épouse le film, elle se fait presque oublier car elle fait partie de l'image. Comment avez-vous travaillé ? Laurent Cantet : C'est la première fois que j'utilise une musique originale, ce n'était pas prémédité. Au départ du projet j'avais envie de créer une sorte d'environnement sonore dans la voiture, cette espèce de bulle dans laquelle il se retrouve seul régulièrement. Je voulais que les nouvelles du monde lui arrivent par la radio, cela passait par les informations mais aussi, et surtout, par de la musique. Au fur et à mesure du tournage, on voyait les rushes tous les soirs et ce que j'avais très envie de réussir, mais sans parvenir à le voir tout à fait, s'est imposé : cette espèce de dématérialisation progressive de l'univers de Vincent qui devient de plus en plus virtuel, de plus en plus vaporeux. A ce moment-là, la musique s'imposait pratiquement d'elle-même. J'ai ensuite entendu les musiques de Jocelyn Pook et j'ai retrouvé ce qui m'intéressait dans les images-mêmes qu'on avait tourné, cet espèce de sentiment de sur-place, de cauchemar, de monde très fantomatique où les choses semblent toujours ouatées, distantes. On a alors proposé à Jocelyn de travailler, elle a vu différents montages du film et elle nous a fait des propositions en retour. Et on approchait petit à petit jusqu'à avoir le sentiment que cette musique pouvait devenir une sorte de personnage à part entière. Par moments elle lutte presque avec le dialogue, elle enveloppe les ambiances, elle vient dévorer les mots que les uns et les autres peuvent prononcer. Pour une première tentative d'utilisation, il me semblait bien d'aller loin dans l'utilisation de la musique, histoire de lutter contre la timidité que l'on peut avoir à ce moment-là.
LSDC : Pour conclure, comment êtes-vous venu au cinéma ? Pourquoi avoir choisi le cinéma pour vous exprimer ? Laurent Cantet : Ce qui a été décisif, c'est d'abord l' envie de raconter des histoires. Et puis ce qui, à mon avis, a été un vrai coup de chance, c'est d'être reçu dans une école de cinéma à l' I.D.H.E.C. (ndlr: aujourd'hui la FEMIS) et d'avoir pu passer mon temps pendant trois ans à faire des courts-métrages (les miens et ceux des copains), passer des nuits entières à voir des films, à en parler et à les repenser. Ces trois années-là ont été décisives pour moi et c'est vraiment par la pratique que j'ai le sentiment d'avoir véritablement pris conscience de ce que j'avais envie de faire.
interview réalisée pour l'émission de radio 35 MILLIMÈTRES en novembre 2002 à Toulouse par Frédéric Billion et Angéline Vidili et mise en forme par Emeline Rivoire.
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