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Interview de Christian Philibert

Né en 1965 dans le Var, Christian Philibert a réalisé de nombreux courts métrages humoristiques comme La revanche de M. Seguin, avant de signer en 1999 un premier long métrage entre documentaire et fiction : Les quatre saisons d'Espigoule. Il est également l'auteur de plusieurs documentaires ayant trait à l'histoire de sa région.




Le site du cinephile :
Votre film est inspiré de faits réel, est-ce que cela a influencé votre choix de le tourner en partie comme un documentaire ou s'agissait-il d'une intention formelle présente dès le départ ?

Christian Philibert : Je suis venu au documentaire pour des raisons économiques car au départ je n'avais pas les moyens de tourner de fictions. J'ai démarré comme ça mais mon désir de fiction a pris le dessus et j'ai pu commencer à faire des courts métrages sous la forme de documentaires qui étaient finalement déjà des fictions. Cette expérience documentaire, je m'en suis servi pour la réinjecter dans des courts métrages humoristiques où je recherchai l'authenticité. En essayant d'attirer ces deux démarches parallèles l'une vers l'autre, j'ai abouti à la réalisation d'un premier long métrage (Les quatre saisons d'Espigoule ; NDLR) totalement ambigu et qui était vraiment le fruit de 10 - 15 ans de recherches.  Le but était de semer le doute chez le spectateur : "est-ce que c'est mis en scène ou pris sur le vif ?" En fait, c'est un peu les deux. La technique était documentaire mais au bout du compte, ça n'avait pas de vocation objective, c'était un parti pris afin de faire ressortir la complicité de certains personnages, histoire de créer un village de fous et de poètes comme chez Astérix et Obélix. En ne prenant pas simplement des éléments réels de la vie d'un village mais en les mettant en valeur, on parvient à l'illusion d'une communauté de farfelus. Après ça, j'ai continué à travailler sur des documentaires et des fictions et je me suis dit qu'il fallait passer à autre chose, la fiction pure. Mais j'ai ce besoin d'authenticité, c'est principalement les circonstances qui m'ont amené à ce cinéma. Travail d'arabe est presque une fiction qui aurait une forme documentaire.



Le site du cinephile : A travers votre parti pris réaliste, n'aviez pas envie d'aller plus loin en tournant le film en DV ?

Christian Philibert : On s'est beaucoup posé la question : DV ou super 16 ? Hors de question de tourner ce film en 35 mm, trop cher pour nous et le super 16 est plus légère. Je pense que c'est quand même plus agréable de voir un film en super 16. Mais dans la séquence finale d'anniversaire, j'ai choisi de tourner en DV pour attirer le film dans la réalité, le rentrer dans le réel...



Le site du cinéphile : Est-ce que vous aviez conscience de vous référer à Chaplin dans votre satire sociale ?

Christian Philibert : C'est plus complexe que ça. Pour moi, Chaplin est quelqu'un qui a énormément compté depuis que je suis tout jeune. J'ai un respect immense pour son travail, tant pour le comédien que pour le réalisateur qu'il a été. Je pense qu'il avait découvert le cinéma total, je suis donc imprégné de ça. Avec mes premiers courts métrages, j'ai rendu beaucoup d'hommages et fait de nombreuses références à Chaplin. Mais j'ai surtout beaucoup pensé pendant Travail d'Arabe à deux cinéastes : Jacques Tati pour l'œuvre en général et Raymond Depardon. Le premier plan du film est d'ailleurs un clin d'œil à Délits flagrants (1994). Depardon est sûrement le meilleur documentariste français actuels, j'ai d'ailleurs pour lui un respect immense. Donc effectivement Chaplin à travers d'autres, mais l'influence sera toujours là inconsciemment. Je peux difficilement faire un film sans repenser à Chaplin comme je le ferai à Pagnol pour le verbe.



Le site du cinephile : On a l'impression que c'est l'exercice du métier qui révèle l'homme derrière l'habit. Les frères Gutti sont très superficiels derrière leurs bureaux alors que Momo sur le terrain est confronté à des problèmes humains  ?

Christian Philibert : C'est vrai que dans ce village, Momo va déclencher des choses. Il va débouler dans ce lieu où on ne veut pas voir comme dans un jeu de quille et après son passage, plus rien ne sera vraiment pareil. On voit des lâches qui tout d'un coup deviennent courageux ou alors on les voit trouver le courage de raisonner en citoyen et de dire : "c'est pas possible, on arrête ça !" Quand j'ai été confronté à mon problème, j'ai beaucoup souffert de constater le nombre de personnes qui n'ont pas confiance en la justice. De mon côté, je suis plutôt dans la camp de ceux qui ne savent plus quoi penser de tout ça, mais je suis aussi dans le camp de ceux qui veulent espérer, croire en la justice. Maintenant c'est certain qu'il y a des procès perdus, on s'en rend compte tous les jours en faisant la promotion du film à Paris. Partout, il y a des gens pour qui acheter une maison finit par les ruiner, les plonger dans la dépression, bref détruire leur vie. Dix ans plus tard, ils vivent encore dans un appartement. On entend des choses, des gens qui ont perdu leur procès au bout de 5 à 10 ans de procédure. Ça arrive un peu trop souvent. Je m'interroge beaucoup là-dessus et sur le fonctionnement de la justice, mais aussi sur le fait que si les français ne croient plus en cette justice, ils ne pourront plus agir en citoyens. On rentre dans un cercle vicieux. C'est comme l'image du politique : à force de le dénigrer, à force de les voir tous identiques, tous des salauds, on ne va plus dans le sens de la démocratie. C'est quelque chose qui m'agace, j'en ai marre d'entendre les hommes politiques se faire descendre systématiquement. Certes, ils sont nombreux à le mériter mais on voit jamais ce qu'un homme politique fait de bien, on préfère s'arrêter sur les mauvais côtés du personnage. Mais moi qui ai la chance de faire un métier que j'aime, je n'envie pas l'homme politique. Je n'aurai aucune envie de faire ce qu'il fait, donc je n'ai pas cette jalousie, cette frustration, cette amertume que peuvent ressentir des gens qui font un métier pénible et qu'ils n'aiment pas, travailler à l'usine par exemple.



Le site du cinéphile : En même temps le cinéma c'est aussi une affaire de politique et avant tout d'engagement ?

Christian Philibert : Ça devrait ! Mais l'engagement n'est pas toujours là où on le croit. Moi par exemple, c'est en faisant des films dans ma région que je suis engagé contre le racisme. Il y a une histoire qui m'est apparue et il se trouve qu'à travers elle, je pouvais défendre mes idées contre le racisme. Mais je ne me suis pas dit, je vais faire un film contre le racisme, parce que si l'on s'y attaque avec de grosses ficelles, on peut être plus nuisible qu'autre chose. Donc avant tout, je voulais faire de ce film un divertissement intelligent, ne pas laisser les gens rentrer chez eux pour l'oublier en 5 minutes comme on le fait après une visite chez le McDo. Je suis effaré de voir à quel point les grosses productions françaises sont débiles. Les films censés être grand public, désirant toucher du monde doivent être débiles, mais pourquoi ? Molière disait : "La comédie c'est l'art d'instruire les gens en les divertissant." On devrait tous travailler dans ce sens. Je me rappelle une émission entre Guy Bedos et Guy Lux où Bedos était rentré dans l'animateur : "Vous faite un métier pour endormir les gens, moi je fais un métier pour les réveiller." Je me situe plutôt du côté de Bedos.



Le site du cinephile : Est-ce qu'il y a un projet qui vous tient particulièrement à cœur et que vous allez tourner prochainement ?

Christian Philibert : Beaucoup de projets de films historiques, mais vu l'argent que ça demande, ça va pas être si simple. J'ai quand même un projet qui se passe en Provence au 18ème siècle  sur Gaspard De Besse. J'y travaille depuis 10 ans et il devrait coûter un prix très raisonnable. Ça se passe beaucoup dans la colline avec une bande de brigands.



Le site du cinéphile : Un film de genre donc ?

Christian Philibert : Film de genre mais qui aura une forme documentaire très ancrée. Celui-là est volontairement conçu comme ça. Travail d'arabe s'est fait très vite, à peine deux ans entre l'idée originale et l'achèvement du film. Je n'ai pas eu le temps parce que je savais que ce film était urgent. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai abandonné tous mes projets en cours pour le faire. Je ne me suis pas donné le temps de lui chercher une forme narrative originale, c'était aussi pour me prouver que dans mon approche je pouvais raconter des histoires d'une manière conventionnelle. Ce n'est pas principalement ce que je recherche mais j'avais besoin de me le prouver. Sur Gaspard De Besse ou Espigoule, mon premier film, l'avantage consistait à partir dei dix ans de réflexion. Là, j'ai eu le temps d'écrire une histoire, de la remettre en question, de la casser x fois et de la recommencer pour trouver une forme dans laquelle je me sente bien. C'est vrai que ce qui m'a fait peur dans ce film c'était deux défis auxquels j'allais devoir me confronter : mélanger des comédiens professionnels et non pros tout en  trouvant une homogénéité dans le jeu, et deuxièmement tenir une histoire avec ce niveau d'authenticité.

Interview réalisée à Vienne au cinéma Amphis par Cédric GENTAZ le vendredi 11 juilet 2003.
Remerciement à Christian Philibert pour sa gentillesse et sa disponibilité.

 

Travail d'arabe (la critique)

 

 

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