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Des événements comme le développement sur les écrans de cinéma de films tournés en vidéo, l'arrivée en France de Loft Story ou de la tragique affaire de prétendue pédophilie dans laquelle un instituteur s'est dernièrement, sur le bûcher du soupçon, donné la mort peuvent-il être mis en rapport ? La réponse se situe peut-être aux frontières du monde des images dans lequel nous évoluons malgré nous. Le choix nous est-il finalement laissé ?
On achève bien les chevaux Qu'on le veuille ou non, durant ces douze derniers mois, plusieurs événements liés à l'image, celle de la télé, de la fiction et celle de la réalité qui joue à la fiction (ou le contraire) peuvent être rapprochés. La sortie, tout d'abord, dans les salles de cinéma de films tournés en vidéo, qu'ils aient eu un impact polémique (Baise-moi) ou convalescent (La chambre des magiciennes). Le film de Virginie Despentes repose sur un pouvoir de transgression où sexualité et mort seraient disposées sur un même plan, quasi linéaire. Le film ne vaut dans ce cas qu'à travers ce qu'il montre (tout en sachant que sur pellicule ou bande vidéo la mort est un effet de simulation alors que l'acte sexuel peut devenir, lui, une représentation sur la scène cinématographique), son interdiction finissant par l'emporter sur son contenu. Le film de Claude Miller, quant à lui, véhicule l'idée de maladie dont souffrirait le cinéma. L'image en 35 millimètres dont on doit faire son deuil pendant le film n'en devenant que plus présente. De cette confrontation entre image cinématographique et image vidéo, l'on peut ensuite extraire une autre bataille qui cache en fait une course-poursuite, celle de la réalité et de la fiction. L'image vidéo nous semble paradoxalement fausse par rapport à celle du cinéma, imprégné du principe de réalité. On peut finalement aussi se demander si la vie ne devient pas plus palpitante (même dans sa banalité extrême) lorsqu'elle est montrée à travers le fil d'une narration. C'est en tous les cas ce que semble nous faire croire Loft Story dont le récent lancement s'apparente, lui-même, à un événement davantage fictionnel que réel (commentaires dès ses premiers jours dans la presse écrite ou radio s'y étant presque trompés). D'autre part, un événement d'actualité comme celui ayant précédé le week-end de Pâques, le suicide d'un instituteur soupçonné de pédophilie, convoque à son tour l'idée de scénario. Se peut-il que le script de cet événement, somme toute prévisible, n'avait pas déjà été ébauché par un scénariste malin, observateur des maux dont souffrent ses contemporains et leur difficulté à se situer en ce début de vingt-et-unième siècle par rapport à l'enfance (voir tout d'abord les problèmes au sein de l'éducation nationale, dans les banlieues -l'on parle de plus en plus de ces viols collectifs perpétrés par des adolescents sur des adolescentes-, mais aussi dans la cellule familiale et la dérive du pouvoir de l'adulte sur sa progéniture) ? Se peut-il alors qu'elle ne tende pas déjà les bras au cinéma (comme l'accident mortel de Kennedy junior s'apprête actuellement à le faire) ? Cette affaire de suicide n'est pas sans en rappeler une autre, plus ancienne, oubliée aujourd'hui : celle d'Éric Schmitt, preneur d'otages dans une école maternelle de Neuilly en 1993 (voir l'article de Charles Tesson intitulé "Le filmeur filmé" dans le n°471, pages 16 et 17 des CDC). Le résultat fut pourtant le même, la mort du forcené (comme on l'appelait vivement, à l'époque, sur TF1) mais aussi de l'instituteur, tout comme le sentiment récurrent de mise à mort (pourtant évitable) par les méchants, protégés par la morale institutionnelle et populaire : la police sous la droite en 1993 et la justice sous la gauche aujourd'hui. Seule différence de taille, les caméras étaient présentes dans le déroulement de l'affaire Schmitt (elles jouèrent d'ailleurs un rôle ambigu), alors qu'elles ont eu un rôle post mortem en avril 2001 (quelques prises de vues de l'école et de la fenêtre d'où s'est jeté l'accusé, les rues vides du village traumatisé (ou honteux ?), nulle apparition en tous les cas à l'écran de la justicière pour qui "on ne pouvait pas attendre quatre heures de plus." Un homme est mort, a été dernièrement sacrifié mais quelques semaines plus tard Loft Story étouffe déjà, à travers des records d'audience, tout regret, toute interrogation. Le jeu n'est plus le même, il est cette fois désiré, contrôlé au centimètre carré, le cirque romain peut enfin satisfaire son peuple. Que signifie cette surprotection de l'Enfant ? Ce dernier pouvant tout, ne devant plus être effleuré, la simple idée qu'un enseignant puisse avoir l'idée d'élever la main sur un élève pouvant déclencher une guerre civile. Cela veut-il dire que l'Enfant soit réellement en danger ou que, situé au centre du marché économique (via la publicité), il soit devenu l'argument roi derrière lequel on ne peut que s'agenouiller. Cela ne veut-il pas plutôt alors dire que nous devons nous protéger de nous-mêmes ? La mise en représentation, bien à l'écart, au cœur d'un laboratoire, de Loft Story en serait donc l'aboutissement métaphorique : regardons-nous, ne perdons pas une miette de ce que nous sommes devenus, composons un monde surprotégé, à l'image de notre désir. Est-il utile de signaler que dans les participants de Loft Story, nul enfant n'apparaît, nul risque donc d'une quelconque dérive. De l'enfant de Germania, anno zero (Allemagne année zéro de Roberto Rossellini) à celui de The Sixth Sens (Le sixième sens de M. Night Shyamalan), omniscient malgré lui, que s'est-il produit ? Le monde a t'il vacillé, son point de vue ou sa focale glissé ? Qui se souvient encore qu'au XVIIIème siècle, celui des Lumières, l'enfant n'était pas admis dans les salons alors que les chiens de compagnie y avaient, eux, leur place sur un meuble réalisé à leur taille ? Les règles du jeu auraient-elles changé ? C'est, en tous les cas, bien cette notion de jeu qui s'impose comme fil conducteur entre ces différents événements, celui-la même qui pourrait sortir d'une Playstation. Les zones entre jeu fictionnel et jeu réel se brouillant. C'est aussi d'une certaine manière le jeu qui pousse les personnages d'un film de Sydney Pollack, dont il serait bon de refaire la lecture face à Loft Story, They Shoot Horses, Don't They ? (On achève bien les chevaux, 1969), à rester sur la piste, à rester au casting de l'épreuve en tenant bon, les yeux grands ouverts, éveillés, d'attaque. L'époque dépressive dans tous les sens du terme décrite par ce huit clos n'est pourtant pas la nôtre mais celle du crack boursier. Serions-nous aujourd'hui encore collectivement en dépression ? Nos images révèleraient-elles cet état de fait ? A travers quel jeu saugrenu pourrions-nous envisager le chemin de la guérison ou de l'expiation ? Si les images de synthèse des jeux vidéo n'influencent pas des actes, elles altèrent cependant les inhibitions, le souci du risque. Et l'on se prend à voir se répandre le fameux jeu du foulard (consistant à s'étouffer jusqu'aux zones de l'au-delà) chez les adolescents. Pourquoi les extraterrestres ne finiraient-ils pas eux-aussi par bientôt pointer leur nez ? La contamination est en marche, celle du sida, né durant les vingt dernières années du vingtième siècle, se voit aujourd'hui concurrencée, tout en étant plus que jamais active, par l'augmentation du recensement des scléroses en plaques, maladies qui ne transitent pas par le sang mais touchent directement le système nerveux (un vrai cauchemar à la Stanley Kubrick, pointé là où ça fait mal et mouche) et tout ce qu'il gère : l'équilibre, les muscles, bref le corps. La vie des stars de cinéma ne faisant plus recettes, le public aime aujourd'hui à se tourner sur lui-même, préfère devenir à la fois le spectateur et l'acteur. Cette schizophrénie en entraîne évidemment une autre : le désir de provoquer la fiction, de jouer un rôle de personnage. L'étau se resserre encore et encore, le filet est lancé, le fil de l'araignée se referme peu à peu lui-même. L'explorateur, plus ou moins cultivé, appartenant à un pays dit "développé" se retrouvant ainsi embrigadé au centre de son nombrilisme. Comment un tel scénario peut-il s'achever ? Mal sans doute. C'est finalement, les yeux tendus vers le ciel ou dans la direction d'une salle de cinéma, tout le mal que l'on puisse finir par souhaiter. Michel Marques
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