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GUN CRAZY (LE DÉMON DES ARMES)
Guns and Clothes Il est d'indiscutables chef-d'œuvres, Gun Crazy en est un, du premier au dernier plan. Le film s'ouvre déjà sur une séquence flamboyante : sous une pluie démoniaque, un adolescent s'avance vers une vitrine. Après avoir désespérément observé une arme à feu placée en démonstration, il jette un pavé dans la vitre comme on crève l'écran (le plan est d'ailleurs composé de manière à ce que l'enfant vise le quatrième côté, celui du spectateur) et subtilise l'arme. Il s'enfuit, trébuche et laisse tomber l'arme qui glisse sur la chaussée jusqu'aux pieds d'un témoin. S'ensuit une séquence de jugement où l'on effeuille en quelques témoignages la vie de l'adolescent et les raisons qui ont pu le pousser à commettre le délit. On apprend que l'enfant est orphelin, qu'il est élevé par sa sœur, que sa sagesse est indiscutable et que s'il cultive une passion pour les armes, il n'en est pas moins totalement pacifique (son amour pour les armes ressemblant davantage à un sport). Malgré tous les témoignages en sa faveur, malgré la volonté de sa sœur et de son futur mari de l'adopter, l'enfant est placé en maison de redressement jusqu'à sa majorité. Le début de Gun Crazy, si concis qu'il est est déroutant, campe déjà le sort de Bart Tare, protagoniste masculin du film : son rejet de l'archétype patriarcal, la famille (puisque les armes sont faites pour tuer, on n'a pas à leur vouer un culte) et sa punition suprême : tuer, à l'ultime étape de son calvaire, la seule personne qu'il aime d'un amour inadmissible et avec qui il a tout de même entrepris de créer une famille. Ainsi, très rapidement, on retrouve Bart à l'âge adulte faisant de la concurrence amoureuse à son premier employeur, un directeur de fête foraine. Le jeune homme est licencié avec sa partenaire malgré leur incontestable talent de tireur. Écarté du cercle familial classique tout d'abord, interdit d'exercer l'emploi où il excelle ensuite, une double exclusion qui conduit Bart à se rapprocher de Laurie Starr, unique personne qui puisse le comprendre tant elle lui ressemble. Les deux jeunes gens deviennent amants, se marient et se marginalisent dans un amour si parfait qu'il les place à l'écart du monde. Devant néanmoins se frotter aux réalités quotidiennes, Bart et Laurie rencontrent très vite un problème : l'argent, détail indispensable pour s'insérer dans la société, y passer inaperçu. Les intentions de Bart, ô combien raisonnables, de trouver un emploi chez un vendeur d'armes, ne tardent pas à devenir une source de discorde entre les amants ; un couple qui érige un amour aussi grand ne pouvant aux yeux de Laurie se contenter d'un salaire de misère et d'une si médiocre pitance. Laurie Starr aime l'argent, veut pouvoir en disposer à sa guise et ce, le plus rapidement possible. Les hold-up, constituent donc l'unique solution rapide pour résoudre cet épineux problème. Malgré son dégoût pour l'assassinat, sa réticence à enfreindre la loi, Bart finit par se soumettre à l'idée de son épouse, tout en décidant néanmoins de mener seul les opérations afin de contrôler leur déroulement ou, du moins, d'en éprouver le sentiment. Malgré une succession de petits braquages (de simples commerces), le couple ne parvient qu'à survivre. Laurie, en meneuse experte, en arrive bientôt à la conclusion que seule l'attaque d'une banque pourrait permettre au ménage de cesser la répétition d'insignifiants vols. Bart recule une fois encore de deux pas avant d'accepter d'avancer de trois. De ce premier véritable hold-up, l'on retient généralement la prouesse réalisée par Lewis et son équipe : tourner l'attaque d'une banque en un unique plan-séquence où l'imagination du spectateur est suffisamment convoquée pour lui donner davantage à voir et à penser que dans une séquence où tout serait mâché en cinquante plans. Cependant, cette originalité nous dissimule un élément majeur, fil conducteur du film : le rôle des costume comme identité sociale. Cette importance du vêtement (ou uniforme) s'amorce avec la préparation du hold-up. Gentiment habillée et faisant du stop le long d'une route, Laurie est immédiatement prise par un automobiliste aux intentions rapidement douteuses. La jeune femme finit, non pour se défendre mais parce que tel est son plan, par lui braquer son colt sur le front. Le couple disposant d'une voiture de couverture peut alors revêtir son costume de scène (veste et pantalon folkloriques de western) et entrer en piste. En pénétrant dans la ville de l'Alabama, Laurie est volant. Elle se gare, Bart descend, entre dans la banque. Repérant un agent, Laurie quitte la voiture et cherche à occuper le représentant de l'ordre en entamant un brin de conversation. Elle lui dit appartenir à une troupe de comédiens ambulants, l'agent est sous le charme, on cause revolvers. Laurie tâche alors de mettre la main sur l'arme de son interlocuteur qui, bien sûr, l'en défend. Au moment où Bart sort de la banque, Laurie assomme mortellement le policier et la course-poursuite s'engage. Le couple s'échappe, change de nouveau de vêtements et de voiture, arborant dès lors une tenue classique (costume, tailleur). Passer les barrages sous ce déguisement devient alors un jeu d'enfant. Que retirer de cette séquence sublime d'un point de vue vestimentaire ? Tout d'abord que c'est en affichant leur véritable peau (la panoplie de western) que les époux peuvent jouer en toute assurance un double jeu. Ensuite que c'est en se fondant dans une identité anonyme qu'ils parviennent à passer inaperçus. Leur principal déguisement n'est donc pas celui que l'on croit. Ce stratagème met aussi l'accent sur l'impossibilité vécue par le couple de vivre dans le monde, celui des convenances et de la bienséance sous sa véritable apparence. Leur amour des armes, symbolisé par leur panoplie de Buffalo Bill et Calamity Jane, connote immédiatement un mode de vie, certes différent, celui des gens du voyage, mais non dangereux parce que connu, nommé, identifié. Remarquons d'ailleurs que durant la confrontation entre Laurie et l'agent, ce dernier avoue beaucoup aimer les fêtes foraines, admirant de plus l'habit de l'héroïne. Mais s'il en apprécie l'aspect officiel (il prend Laurie pour une comédienne), il est victime de duperie puisque le vêtement de la femme, tout en déclinant son identité officieuse (une braqueuse) lui permet de se dissimuler derrière l'ambiguïté. Si le costume joue donc un rôle social dans le film, permettant aux héros de se cacher en se montrant, notons que c'est au moment où ils décident de cesser leur activité de hors-la-loi, pensant alors revêtir l'habit adéquat (smoking, robe de soirée) qu'ils sont immédiatement démasqués pour s'en trouver par la suite alourdis puisque leur fuite est ralentie par l'inadéquation de leur tenue : les talons aiguilles, la fourrure et le smoking convenant plutôt mal à une cavale en forêt. Si les vêtements auraient dû permettre au couple de se fondre dans le monde, ils ne les en font finalement que sortir pour les mettre à l'index. Cette mise à l'écart doit-elle être lue comme une réponse au comportement anarchique du couple (contenu dans sa manière de vivre et, symboliquement, de se vêtir) ? Nullement. En effet, on remarque due Bart et Laurie ne rejettent pas la société patriarcale puisqu'ils se marient. Ce qu'ils refusent, en revanche, c'est l'ordre qu'elle impose. Si leur ambition ressemble à celle du couple formé par la sœur de Bart et son mari (fonder une famille avec maison et enfants), leur manière d'y parvenir est totalement différente. Bart et Laurie désirent avant tout régler le problème de l'argent dont doit disposer un couple. La sœur de Bart est, quant à elle, avant tout un outil de procréation au service de son époux et surtout à l'idéologie d'un pays ; à chaque nouvelle séquence où elle apparaît, on découvre qu'elle a mis au monde un nouveau marmot. L'ordre qui prévaut dans son monde, dans sa famille est aussi celui qui guide le parcours des amis d'enfance de Bart, devenus respectivement journaliste et shérif comme l'étaient leur père et comme ils rêvent déjà que soient leur descendance. C'est à cet ordre immuable que s'attaque Laurie en commettant l'irréparable, le meurtre. Ainsi, comme le souligne Sylvia Harvey à propos de Gun Crazy dans un article consacré à la place de la femme dans le film noir : "Bart et Laurie sont mariés en droit et se soumettent aux rites du mariage. Pourtant, leur statut de hors-la-loi les empêche de fonctionner comme un couple normal acceptable pour l'idéologie dominante. Leur mariage fonctionne comme un lie de destruction et non comme une vitrine du désir satisfait (Women in Film Noir, 1980, British Film Institute)." Le personnage de Laurie, révolté, doit-il être maintenant considéré comme manipulateur et démoniaque ? Laurie pervertit-elle son compagnon ? Si c'est ce que semble penser la sœur de Bart lorsqu'elle est confrontée aux deux fuyards, il n'en est rien. Laurie fonctionne davantage comme un révélateur, elle donne corps à Bart, lui permet d'être lui-même. Laurie ne pouvait tenir ce rôle qu'en s'opposant fermement au personnage soumis de Ruby, sœur de Bart. Cette opposition s'exprime dans une scène où les deux femmes se font face. Chacune observe l'autre comme un animal dangereux dont il faut se m et, là où la sœur de Bart se fond dans le décor (la cuisine), Laurie ne semble pas parvenir à trouver sa place. Il ne s'agit pas d'une confrontation entre la bonne mère et la mauvaise épouse mais entre des femmes appartenant à des mondes dissemblables. Le couple que forment Bart et Laurie est d'ailleurs perçu par Ruby, représentante de l'idéologie dominante (la femme au foyer, soumise à l'exécution des tâches ménagères) comme une hérésie, un ver venant corrompre de l'intérieur un fruit, image du corps social composé de l'ensemble des mariages dits "normaux". Le dernier hold-up imaginé par le couple file d'ailleurs parfaitement cette métaphore du ver dans le fruit : le couple a été engagé dans une usine de conditionnement pour la viande (Bart y travaille comme manutentionnaire et Laurie comme secrétaire, celle qui écrit, prend des notes, organise, bref dirige) et attend le jour de la paie pour dévaliser les caisses. Si Bart ne cesse de vouloir tempérer durant toute l'intrigue les élans de son épouse, cette dernière se trouve pourtant être le personnage le plus lucide, cohérent et le plus à même de donner vie à de l'avenir. Constamment, c'est elle qui fait avancer l'intrigue, cherche à contrôler la conduite du récit. Si ce dernier finit par lui échapper, ce n'est qu'à cause du manque de clairvoyance de Bart. En effet, celui-ci refuse d'utiliser l'un des enfants de sa sœur comme otage alors que kidnapper un enfant c'est exercer un pouvoir sur la culture patriarcale (non parce que l'enfant apparaît comme un être faible mais parce qu'il symbolise le fruit, la survivance de cette culture). L'ultime erreur de Bart, après être revenu dans son giron natal (où il sera trahi et tué par les siens), consiste donc à refuser le plan d'enlèvement de Laurie. Jusqu'au bout, la faiblesse de Bart sera d'agir constamment comme si une rédemption était possible alors qu'il s'était engagé avec Laurie depuis le premier hold-up dans un isolement total et un irréversible destin de hors-la-loi traqué. Les héros de Gun Crazy cherchent à construire une famille qui ne respecte pas les normes traditionnelles de l'union matriarcale. Et, lorsque enfin ils décident de cesser de vivre marginalement, l'argent (volé) qu'ils utilisent pour s'acheter de nouveaux vêtements (pour changer définitivement de peau) et pour boire quelques verres lors d'une soirée conduit à les désigner comme les ennemis publics numéro un. Leur échec revêt un caractère inéluctable puisqu'un couple refuse, en actes, de se soumettre à l'idéologie courante ne peut utiliser, en droit, l'argent du patriarcat. Cette incompatibilité au monde les perd et les pousse également à se détruire mutuellement dans la séquence finale qui se déroule dans un marécage, endroit où Bart aimait jadis jouer avec ses amis. La scène, rendue fantomatique par l'épaisse brume du matin qui enroule déjà le couple dans un linceul, conclut le film avec une émotion peu commune et un pessimisme socialement lucide. Après avoir dû abandonner leur fortune (billets inutilisables car marqués), leurs vêtements, leur voiture (symbole de l'espace qui les protégeait et les réunissait), pour monter au calvaire à pieds, le couple se retrouve sur une scène vierge, immaculée, unique décor qui semble leur être octroyé pour mourir. La voix du shérif les somme de se livrer, quelques coups de feu éclatent, Bart vient de tuer Laurie qui voulait une fois encore se révolter. Le jeune homme a néanmoins reçu une balle et s'effondre sur le corps inanimé de son épouse. Se réinscrivant à la dernière seconde dans le camp adverse, Bart s'est vu immédiatement refoulé, comme jadis au tribunal, dans le cercle des âmes impropres à se fondre dans le monde. Un amour aussi iconoclaste ne pouvait qu'être rompu par une société aussi rigidement structurée. Michel Marques Filmographie de Joseph H. Lewis
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