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CRASH
J'irai crasher sur vos tombes "Je veux trouver la mort en voiture de
sport, Crash, le quatorzième long métrage de David Cronenberg, est construit sous la forme d'un récit initiatique, mais à une différence près. La dérive de James Ballard (interprété par James Spader, acteur à qui sied merveilleusement la langueur) ne l'initie guère à la vie mais à la mort. Comment cultiver la mort ? Comment se hisser jusqu'à elle de manière bénéfique, c'est-à-dire en en retirant une expérience suprême, extatique ? Telle finit par être la quête des protagonistes. A la lumière de Crash, on peut relire certains films de David Cronenberg. Les personnages incarnés par Jeremy Irons dans Dead Ringers et Mr Butterfly, à l'issue d'un parcours initiatique aux confins des limites du corps et du couple, ne font rien d'autre que de mettre en scène leur mort comme si toute leur vie s'en trouvait soudain illuminée, justifiée. La réalité échappe totalement à ces personnages, ils s'en détournent volontairement. Comme c'est le cas pour James Ballard, tous se sentent fourbus dans la quotidienneté (jusqu'à leur sexualité) et, malgré leur astreinte à la contemplation, ne veulent plus voir que ce qui les fascine. Ronger par un désir scopique, ils en viennent donc à se mettre en scène. Les frères Mantle, René Gallimard, James Ballard comme Vaughan (sublime Elias Koteas dans Crash) veulent diriger (comme on parle de direction d'acteurs) leur corps dans un scénario qu'ils ont conçu de toutes pièces pour se libérer de l'impuissance qui les écrase dans la réalité. Leur comportement est alors régi par un désir de créer avec leur corps de la narration. La dimension narrative (propre à la formule : je m'invente une histoire) est d'ailleurs un facteur commun à tous les longs métrages de Cronenberg. Chaque scénario se déroule au présent et suit une linéarité continue. Dire que Crash est dépourvu de scénario ou d'intrigue relève donc de l'ineptie puisque le principal projet de Vaughan, qui deviendra aussi celui du couple Ballard, consiste à scénariser, créer du narratif et s'y impliquer en tant que protagoniste. A cet égard, pensons à Vaughan qui effectue de véritables repérages, cherchant à recréer les accidents mortels de stars avec un unique mot d'ordre : nous avons tout réuni pour vous offrir l'authenticité absolue, dit-il avant la reconstitution du crash de la Porsche de James Dean. Cet amour des "histoires" (comme les aiment aussi les enfants) est un lien qui animent la plupart des protagonistes masculins des derniers films de David Cronenberg. C'est bien la fascination qui emporte James Ballard à devenir un Vaughan. Il y a, de plus, chez ces personnages une contradiction entre leur regard, leur goût pour la contemplation et leur manque de clairvoyance. Ils voient mais ne regardent pas. On peut considérer qu'ils sont à l'école d'un nouveau regard autant que d'un nouveau corps. Et c'est aussi l'espace du regard qui influe la dimension de contamination que Cronenberg avait commencé à exploiter dès ses premiers films. Dans Crash, Vaughan transmet ses obsessions à toutes celles et tous ceux qui l'entourent. Il se donne en spectacle, au regard d'une clientèle privilégiée, façonne et forme des disciples à son image. Son influence est matériellement symbolisée ici par la transmission d'un élément : la cigarette. Au début du film, Helen Remington (Holly Hunter) apprend à James Ballard qu'elle fume depuis peu (sous-entendu depuis l'accident et donc depuis qu'elle connaît Vaughan qui va photographier tous les accidentés sérieux de voitures dans les services d'urgences). A son tour, Ballard qui ne fume pas finit par accepter la cigarette que lui allume Vaughan. Le passage de ce témoin relie donc les personnages de Crash autour de la figure prophétique de Vaughan et les entraîne tous à finalement consumer leur vie par bouffées comme se fume une cigarette, quitte à finir après un moment d'incandescence comme un mégot écrasé. Vaughan les entraîne dans son désir de mort à la manière d'un remake (projet d'exécution guidé par un scénario déjà vécu, déjà écrit, ancré dans la mémoire collective). Si dans l'œuvre de Cronenberg, le corps est un élément à qui l'on inflige une véritable torture, il ne doit pas être considéré comme l'objet moteur de ses films. En effet, il reste avant tout inféodé à l'esprit, au pouvoir imaginatif de chaque héros. Le corps n'est qu'une enveloppe que l'on grime (dans Crash, les cicatrices et tatouages lui donne une valeur symbolique à travers l'expérience qu'ils représentent) ou travestit (Mr Butterfly), un cobaye que l'on expérimente (The Fly), le simple exécutant d'une pensée dominatrice qui se raconte des histoires (The Dead Zone). La fascination des corps mutilés, dans Crash, prend une tournure psychique puisque les cicatrices sont entendues comme les traces archéologiques d'une collision. Le corps n'est qu'un jouet, soumis à une règle du jeu qui peut aller de l'hallucination (liée à l'absorption de drogues), jusqu'au plan conçu avec calculs et précisions (les figures "prophétiques" que se font tatouer Vaughan et James Ballard). Qu'il s'agisse d'une hallucination (Videodrome) ou d'un programme écrit, on a toujours affaire au foyer qu'est l'esprit. Le sexe lui-même s'articule à l'imagerie, le film que l'on se fait symboliquement de ses relations sexuelles. La question que poserait les derniers films de David Cronenberg ne serait donc pas tout à fait "comment faire de nos corps d'autres corps" ? mais plutôt "comment parvenir à nous débarrasser de nos corps pour devenir des idées parfaites" ? C'est aussi, à sa manière, celle que développe EXistenZ, son dernier film à ce jour. Le nihilisme qui enflamme Crash de part en part corrobore donc l'idée d'un cinéma où l'esprit pur serait le sommet à atteindre. L'échec de James Ballard qui, en dépit de sa tentative, n'a pas réussi à la fin du film à tuer son épouse (Peut-être la prochaine fois, le console-t-elle, comme si l'orgasme n'avait pas été totalement atteint) souligne donc l'exigence et le pari totalement fou qu'atteint David Cronenberg avec Crash : envisager la mort comme l'expérience la plus élevée dans l'esprit, celle-ci n'étant finalement autre que de l'art. Car indéniablement, ce que cherchent les personnages du film, ce n'est pas d'accéder à l'orgasme via le sexe, mais via la mort ; les rapports sexuels étant alors à lire comme des palliatifs à l'échec de suicide. Si Cronenberg semblait s'être détourné avec Crash son mode de prédilection, le fantastique, ce n'était pas par reniement mais pour poursuivre l'étude des visions de l'esprit et les parachever à travers une époque réelle, plus forte encore car impliquant le spectateur dans sa propre réalité. De la même manière, c'est aussi une rupture qui transforme, dans Crash, la vie de James Ballard, celle de l'accident. Celui-ci en prend peu à peu conscience en observant de son balcon un paysage d'autoroutes où les embouteillages filiformes semblent, à l'instar de la vie, ne mener nulle part. A l'heure même de sa sortie, Crash s'est imposé comme un jalon avec lequel il faudra compter longtemps. Quelques années à peine avant la fin du deuxième millénaire, il se présentait comme une transition permettant d'aborder le troisième. A ce titre, Crash doit être considéré comme une oeuvre majeure de la fin du vingtième siècle, sublime et d'avant garde. Michel Marques
Filmographie de David Cronenberg. Découvrez la filmographie de Deborah Kara Unger ainsi qu'un article sur sa carrière.
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