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ALIEN RESURRECTION (ALIEN, LA
RESURRECTION)
A son corps défendu Game (over) Au fil de ses expéditions depuis 1979, la série Alien s'est imposée comme l'anti-Star Wars. La narration de la première fonctionne, en effet, sur des peurs, des désirs et des rapports d'adultes alors que celle de la seconde repose avant tout sur des intérêts et fantasmes d'adolescents où le bien s'oppose au mal et où le but consiste à devenir un Jedi, bref à remporter la partie (le défi, le game). Côté emballage ou toile de fond, dans Star Wars les paysages changent comme dans les différentes parties d'un jeu vidéo ; il ne faut pas lasser l'œil du spectateur (ce joueur). A contrario, les décors des différents épisodes d'Alien sont approximativement toujours les mêmes : un dédale de couloirs formant un véritable labyrinthe sur plusieurs étages, beaucoup de sas, quelques salles. La récurrence de ce design indique déjà que les décors comme les effets spéciaux ne constituent en rien l'intérêt des quatre épisodes d'Alien. Autant dire, en résumé, que Star Wars a la platitude, même en trois dimensions, d'un jeu vidéo alors qu'Alien enjoint à se perdre dans les méandres d'un monde étroit, visqueux, corrompu et où ce n'est ni le courage ni la foi qui sont mis en question mais les possibilités qu'offre un corps jeté au cœur d'une jungle (un vaisseau, une base). A travers la mise à l'épreuve de ce corps, celui en l'occurrence d'Ellen Ripley, incarnée depuis près de vingt ans par la fascinante Sigourney Weaver, les quatre épisodes d'Alien nous apportent leurs réponses sur la question de la crise identitaire d'un personnage qui a laissé maintes traces dans la mémoire collective des cinéphiles. Cette crise identitaire, sur laquelle nous reviendrons, n'a en outre jamais été poussée aussi loin que dans Alien Resurrection. Le film est d'ailleurs l'un des plus pertinents et des moins sophistiqués que les américains aient produits avec d'imposants capitaux dans le domaine du fantastique et de la science-fiction durant la dernière décennie (les quelques gadgets qui le parsèment ne sont qu'accessoires alors que certains effets spéciaux sont hélas souvent l'unique intérêt de maints autres films). Alien Resurrection bénéficie, de plus, d'un scénario remarquable, la qualité du script livré par Joss Whedon tenant au fait qu'il reprend les données principales du concept Alien, tout en les affublant d'un processus d'évolution qui s'apparente à une véritable révolution au regard des deux précédents épisodes qui brodaient, eux, en grande partie autour de la matrice. (R)évolution Sur quelle base est fondée le quatrième opus d'Alien ? Le film de David Fincher ayant signé le suicide de Ripley, Alien Resurrection se devait avant tout, comme le signale son titre, de ressusciter son protagoniste. Pourtant, il ne s'agit pas d'une renaissance ou d'une opération consistant à sortir de l'outre-tombe un personnage mais d'une re-production. Ellen Ripley ne quitte donc pas le monde de l'au-delà pour celui des vivants, elle est recréée à partir de la fusion de son ADN et de celui de la bête. C'est, en outre, l'étranger qu'Ellen Ripley est censée porter en elle qui intéresse savants et militaires plutôt que son enveloppe corporelle. Quoi qu'il en soit, si son personnage (et l'actrice qui l'incarne) n'étai(en)t théoriquement pas indispensable(s) à toute la narration du quatrième Alien, celle-ci ne pouvait débuter qu'à partir de son clonage. A la suite du prélèvement du monstre dans le corps de Ripley, plutôt que d'éliminer cette "mère porteuse" devenue inutile, le film s'ingénie à nous présenter ce qui fait de la nouvelle Ellen Ripley un personnage aussi fondamental que le sont les aliens : cette raison, c'est le mélange des rôles qui hante désormais autant la belle que la bête. Cette échange en bonne et due forme passe par l'évolution des rapports qu'entretient Ripley avec les monstres. Le principe d'évolution étant déjà à l'origine de la série (le propre des créatures est en effet de s'immiscer à l'intérieur d'hôtes humains pour se transformer, telle la chrysalide, et finalement s'éjecter du corps), le scénario d'Alien Resurrection prend le parti de l'amplifier par dix. L'originalité de l'alien, qui consistait à puiser sa force vitale dans l'organisme humain pour ensuite le détruire, dévoilait aussi une faiblesse : la dépendance. Alien Resurrection affranchit donc les créatures puisque leur système de reproduction évolue, à l'image de Ripley, pour se passer du corps de son indispensable ennemi, l'humain. La bête imitait déjà l'homme dans son désir sauvage de destruction et de tuerie, elle finit par singer également sa manière de donner la vie, en accouchant. L'imitation n'est-elle pas stratégiquement le meilleur moyen de défense ? Cette évolution, c'est celle du corps, déjà principal objet à sauvegarder dans les épisodes de Ridley Scott, James Cameron et David Fincher. Celui de Sigourney Weaver est lui-même le terrain d'investigation central de la série, son corps en tant que forme esthétique ne cessant de changer : entre 1979 et 1997, l'actrice a vieilli et, comme son personnage, a aussi gagné en musculature et souplesse. Cependant, Alien Resurrection ne filme par l'actrice dans la frénésie de l'action mais s'intéresse à son visage qui porte la douce mélodie du temps (cadres serrés), ce que n'auraient peut-être pas accepté nombre d'actrices, ainsi qu'à l'économie, la précision de ses gestes (plans américains et de demi-ensembles dans la séquence du gymnase). Le corps de Ripley (et celui de Sigourney Weaver) a gagné à travers sa transformation (intérieur pour le personnage, extérieur pour l'actrice) davantage d'assurance et de tranquillité (Ripley ne porte quasiment jamais d'arme, son propre corps en étant devenu une). Notons, par ailleurs, une autre évolution : jusqu'à la fin du troisième épisode, le corps de Ripley produisait de la narration parce qu'il repoussait sans cesse sa propre chute à travers le motif de la fuite et sa capacité à lutter et à vaincre les aliens. Dans Alien Resurrection, ce corps produit désormais de la narration, à ses dépens, parce qu'il produit la bête et se voit affublé de ses capacités physiologiques. Le passage d'un état ancien (les trois premiers épisodes) à un nouvel état structure donc totalement ce quatrième opus, parsemé d'innovations. D'ailleurs, si Alien Resurrection reste fidèle au principe de course-poursuite, canevas instauré avec la sortie du film de Ridley Scott, cette fuite souligne dès lors un changement, car elle s'apparente pour la nouvelle Ripley à un véritable voyage initiatique ; celui-ci lui apprenant qui elle est , quels sont ses désirs, comment utiliser les nouvelles possibilités que lui offre son corps. Par rapport à l'actrice Sigourney Weaver, il répond aussi à la question suivante : comment faire d'un personnage qui me pèse un autre personnage ? A cet égard, l'actrice semble user sans retenue à l'écran du plaisir de n'être plus celle qu'elle a traînée pendant trois films. Par rapport, cette fois, au personnage qu'elle incarne, cette déambulation nous dévoile peu à peu ses nouveaux atouts. Le film de Jeunet ne joue plus principalement sur le suspense comme ceux ceux de Scott, Cameron et Fincher (le héros échappera-t-il à son sort ?) mais sur une revitalisation du concept alien grâce à l'apparition d'éléments inédits. Si l'on ose dire, Alien Resurrection est donc véritablement forgé de sang neuf. La mise en scène de la séquence du gymnase où Ripley ridiculise le personnage de Ron Perlman est, à cet égard, des plus révélatrices : plutôt que de donner lieu à une séquence de bagarre, Jean-Pierre Jeunet met en scène le défi lancé par Ripley à Johner par rapport à la maîtrise d'un ballon de basket et donc de l'espace ; la résistance physique et l'adresse de Ripley, mais aussi sa position par rapport à un individu qui pourrait être son double masculin (via son côté animal) n'en sont que davantage mis en valeur ; dans Alien Resurrection, on ne joue plus à devenir un homme, on a fini de ces schémas de la femme à qui pousserait des muscles. De la même manière, la séquence où Ripley pénètre dans le laboratoire (véritable sanctuaire ou musée de l'horreur) où figurent le résultat des expériences de clonages avortés est aussi intéressante qu'émouvante dans le sens où elle participe pour le protagoniste d'une prise de conscience définitive que son corps est devenu un élément qui l'oppose à la fois aux humains (elle porte les gènes de la bête) et aux aliens (elle garde une apparence humaine). En brûlant rageusement les monstres, censés refléter l'image de ce qu'elle pourrait être, Ripley numéro 8 se retranche autant de sa part d'humanité que de sa part de monstruosité ; elle ne fait plus corps avec qui que ce soit, elle est seule, unique spécimen d'une espèce nouvelle. D'autre part, à la fin de la séquence, la phrase de Johner ("Je ne comprendrai jamais les gonzesses...") met déjà l'accent sur l'autre transformation qu'opère le film : l'identité sexuelle de Ripley. Car, il s'agit, à l'inverse de ce qu'affirme Johner, de bien autre chose que d'une "gonzesse". Final Girl(s) Contrairement à de nombreuses affirmations critiques, les films de Scott, Cameron et Fincher ne sont absolument pas féministes. comment d'ailleurs une femme se comportant comme un homme (moralement, physiquement et sexuellement) pourrait-elle incarner l'image de la lutte féministe ? Fer de Ripley ce faire de lance ressemble davantage à un ironique fantasme masculin prêtant aux femmes des intentions qu'elles n'ont sans aucun doute pas. Cette confusion, liée au personnage d'Ellen Ripley rappelle combien celui-ci était inédit dans la conjoncture cinématographique hollywoodienne de la fin des années soixante-dix ou du début des années quatre-vingts : un super héros féminin capable de rivaliser avec une incarnation maléfique et capable aussi de se sortir d'une situation où des hommes, pourtant extrêmement entraînés (les G.I. d'Aliens) échouent.
En quoi s'opposent pourtant les deux premiers épisodes de la série ? Le film
de Scott nous montre une femme qui gagne ses galons sur un terrain d'hommes. En
revanche, celui de Cameron fait de Ripley bien plus qu'une guerrière. Si le
film reprend, en effet, au départ l'image masculinisée de Ripley en la
plantant au cœur d'une équipe militaire, il la déplace peu à peu vers celui
d'une mère adoptive capable de défendre sa progéniture en transformant son
corps (l'une des séquences finales où Ripley revêt une armure robotisée en
est la métaphore) et en rivalisant avec une autre mère, celle des aliens.
Puisqu'elle n'a plus rien à prouver sur le champ de bataille, le film de
Cameron met l'accent sur l'absence de héros masculin et donc de père
symbolique, tous dans le film étant considérés par rapport à la bonne mère
(Ripley) comme indignes car trop faibles. Dans le film de Fincher, Ripley fait
son deuil de l'enfant qu'elle pensait avoir sauvée et se retrouve prise au
piège d'un monde totalement masculin : un pénitencier perdu au centre d'une
planète désaffectée. Dans ce troisième épisode, c'est la dualité qui
s'affirme dans le comportement de l'héroïne : à travers la relation amoureuse
qu'elle noue avec le médecin, elle s'affirme comme une femme sexuellement
libérée, la tentative de viol qu'elle subi par un galérien rappelle, de plus,
l'objet sexuel qu'elle incarne, mais son comportement tend à la réinscrire
dans le sillage du super héros : allure de guerrier (crâne rasé), refus de la maternité en se jetant dans le brasier pour éradiquer la créature qui siège en son ventre. A l'inverse des deux précédents épisodes, celui-ci ne comportait plus de final girl, c'est-à-dire de personnage féminin rescapé à la fin du film. A contrario,
Alien Resurrection change, lui, considérablement les données et s'achèvent avec deux fianl girls. Mais ne s'agit-il pas d'un leurre ? Les final girls dans Alien Resurrection fonctionnent donc comme un couple dont la sexualité échapperait aux personnages masculins du film (Ripley se reproduit avec la bête et on imagine bien que Call a développé sa propre sexualité étant donné ses regrets de n'être pas humaine). Que le médecin Gideman (Brad Dourif) indique, à l'article de la mort, que l'évolution du système de reproduction des aliens lui a totalement échappé corrobore cette idée. Qui plus est, chaque membre de ce couple fait le sacrifice de sa personnalité et de sa chair pour créer de l'avenir et donc de la narration future : Ripley s'inféode à une loi qui n'est pas la sienne et tue sa progéniture, Call s'affirme comme robot aux yeux de tous, malgré son amertume, et réintègre pour un temps les fonctions d'ordinateur de bord. L'intérêt du personnage de Call réside dans son caractère un tantinet sensible (humain, trop humain, ce qui est le comble pour un robot). Cette présence de Call, personnage assez émouvant qui refuse son identité, s'inscrit dans une idée récurrente au sein de la science-fiction : à travers leur naïveté, défauts de programmation, les robots sont encore plus intéressant que les personnages humains. Le caractère enfantin de Call (fragilité, petite taille, innocence) en fait par ailleurs une sorte de nouvelle fille adoptive pour celle qui, sur l'autel du choix, doit sacrifier son fils. Cette séquence émotive où Ripley numéro 8 donne la mort au dernier né des aliens, ressemble par ailleurs étrangement à un avortement. La créature est happée par l'ouverture créée sur un hublot et la dépressurisation et se vide lentement de sa substance. Le vaisseau des pirates fonctionnerait donc métaphoriquement comme un organe génital duquel on chercherait à expulser une entité étrangère. En cela, il convient de dire qu'Alien Resurrection possède déjà cette atmosphère génitale à travers ses décors ou situation (position fœtale de Ripley couchée dans sa cellule, séquences sous-marines, scène de copulation entre Ripley et la bête même si elle fut largement coupée au montage...). Le vaisseau fonctionne donc, lui, comme un corps avec ses différents organes (l'hôtel dans The Shining de Stanley Kubrick procédait déjà de la sorte) et le rythme du film possède lui-même les saccades et l'emballement de quelque ébat (l'avant dernière séquence marquant un paroxysme). L'expulsion de la bête hors du vaisseau est aussi pour Ripley un moyen radical de choisir au sein de sa double identité le côté de la loi sociale par rapport à la loi viscérale. Alien Resurrection s'inscrit donc comme un film bâti autour de la notion de naissance (Alien III étant bâti autour du sacrifice et de la mort), plutôt que de renaissance mais aussi de transmission. Celle d'un corps à un autre corps, d'un esprit à un autre esprit, d'un film à un autre film. Cette image de l'avortement met l'accent sur un point qui nous permettra de conclure. Dans les trois premiers épisodes, Ripley, qui s'était affirmée comme une "super" femme, subissait cependant le joug de la normalisation à travers sa sexualité (afin de l'affirmer et de l'assumer, elle avait besoin des hommes). En revanche, dans Alien Resurrection, la transformation de son métabolisme a aussi écarté sa sexualité des rapports hommes-femmes. Ripley est, dès lors, bien à l'écart de toute normalisation (elle se passe aisément des hommes). Ce qui la pousse à adresser cette très belle phrase (qui sera aussi la dernière du film) à Call, tout en regardant le monde (la Terre) vers lequel son corps se dirige : "Je suis moi-même une étrangère/I'm a stranger here myself." Cette phrase est aussi l'une des merveilleuses répliques du film de Nicholas Ray, Johnny Guitar (1954). Hasard ou hommage ? Michel Marques
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