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ACCATONE
Italie, 1961, de Pier Paolo Pasolini, avec Franco Citti, Franca Pasut, Roberto Scaringella...
Pitch : Accatone (littéralement " mendiant ") vit dans un faubourg misérable de Rome. Il passe le meilleur de son temps à la terrasse des cafés en compagnie de collègues, comme lui jeunes souteneurs. Sa tranquillité est troublée lorsque sa " protégée ", Maddalena, est mise en prison à la suite d'un règlement de comptes...

 

Le  reniement de Saint Pier

    Décidément, Pier Paolo Pasolini peut laisser perplexe au sujet de sa trilogie paillarde mais son oeuvre est si riche, diverse et cohérente, que l'on ne peut que saluer la force d'un style inimitable.

    Ce n'est qu'après avoir vu quelques films de ce réalisateur - quand on a ce courage qui fait défaut à beaucoup - que l'on cerne enfin les liens qui tissent chacun des longs métrages, vaste ensemble d'un tout maîtrisé, réfléchi et pesé. 

    Entre d'anciens films militants et proches du peuple comme Mamma  Roma, Accatone ou un film plus personnel et conceptuel tel que Teorema (Théorème), la différence n'est pas si grande... Tous sont en effet empreints d'une grande beauté plastique et musicale qui ne se cantonne guère à de l'art pour l'art ; chez Pasolini, religieux et profane s'entremêlent et ne se distinguent bientôt plus au travers de personnages confus, troubles et insaisissables. La musique (Vivaldi, Bach bien-sûr...) souligne ce paradoxe par un véritable accompagnement narratif ; quant-à la caméra, elle dresse par de fins coups pinceau une fresque monumentale de la tragédie humaine.

    Pasolini s'est d'ailleurs attribué le rôle d'un peintre d'iconographie religieuse dans Il decamerone (Le décaméron), message on ne peut plus clair de ce qui lui semblait être sa mission. Ce "Prince des Nuées", nostalgique d'un âge d'or spirituel révolu, devient à sa manière apôtre d'une église déchue en laquelle les masses ne croient plus, bouffées par un capitalisme grandissant.

    Toutes ces caractéristiques qui rendent Pasolini unique sont déjà là, en gestation, dans ses deux premiers films : Mamma Roma et Accatone. Un désespoir immense les imprègne et l'on pourrait presque parler, curieusement, de films-testaments. Prostitution, peuple désœuvré, misère, culpabilité, sens du devoir... Ces thèmes sont traités avec la maturité d'un homme au terme de sa vie.

    Dans Mamma Roma, c'est moins la mort injuste du fils qui crève dans une prison sordide que la douleur de la mère - magnifiquement interprétée par Anna Magnani, que Pasolini renia cependant quelques années plus tard, la trouvant trop "bourgeoise" à son goût - qui touche profondément le spectateur. Ce sujet hautement christique du sacrifice du fils mourant les bras en croix, symbole d'une humanité décadente, ironiquement pleuré par une madone-putain, est particulièrement sombre car d'espoir il n'y a guère ; le fils meurt pour rien, en martyr ; il ne rachète les péchés de personne.

    La douce mais insidieuse mélodie de Vivaldi dans  Mamma Roma fait place à une musique plus grave dans Accatone ; Bach souligne solennellement le non sens d'une existence vouée à l'échec, celle du héros lui-même. Ici, plus de mère pour lui faire de l'ombre car il est seul au beau milieu d'amis de mauvaise fortune et... il attend. Quoi ? La mort sans doute, qu'il entrevoit en rêve dans un silence angoissant : le son coupé, le réalisateur a alors l'idée géniale de ne faire entendre que le souffle du personnage endormi qui assiste à son propre enterrement.

    La figure christique est ici symbolisée par Stella, une jeune femme qu'Accatone répugne à mettre sur le trottoir. Il tente de travailler, pour la première fois conscient de ses fautes, prêt au repentir. Mais à quoi bon ? Le destin est là, qui guette les pauvres gens et les pousse à commettre l'irréparable. Accatone  aussi meurt pour rien : répugnant maquereau, on comprenait cependant qu'il n'attendait ni ne désirait quoi que ce fût d'une existence vouée à l'échec. Lorsqu'il se met soudain à entrevoir une infime possibilité de bonheur - par le vol ! - le voilà également sacrifié sur l'autel de la bêtise, juste pour montrer un peu plus qu'il y a une catégorie de gens qui n'existent que pour perdre. Désormais le Mal se justifie pleinement car il est le fruit d'une société en déperdition.

    Pasolini doit sans doute beaucoup au néoréalisme ; ses deux premiers films de jeunesse rappellent La terra trema (La terre  tremble) et Rocco e i suoi fratelli (Rocco et ses frères), pour citer Visconti, ou même Il Vitelloni (Les inutiles) de Fellini : cette peinture d'un peuple laissé pour compte trouvait pourtant une note d'espoir dans les liens du sang (Visconti) ou la force du groupe (Fellini). Chez Pasolini, on reste solitaire : les amis d'Accatone, fainéants et fiers de l'être par refus du Système, demeurent des témoins hilares... jusqu'à la prise de conscience finale. 

    Enfin, Pasolini rejette l'emphase propre à Visconti ou l'humour inhérent à l'œuvre de Fellini : ce réalisateur, peut-être conscient de sa destinée tragique, se savait appelé sans doute à une profession de foi austère et immuable, quoique souvent incomprise. L'engagement était total chez lui et il sourd de chacun de ses films une violence impressionnante. La scène d'Accatone qui montre un groupe d'hommes battant une prostituée sans défense résume admirablement cet esprit : à quoi bon filmer un viol réducteur et banal quand il s'agit de faire naître en nous deux sentiments aussi contradictoires que l'horreur et la pitié ? Horreur d'une violence lâche, gratuite ; pitié d'un peuple livré à lui-même, sans aucun repère... Comme tout cela semble résolument moderne, politiquement dérangeant et humainement insoutenable ! Corinne Marques.

 

 

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quelques sites pour poursuivre la route

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