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Édito : 1er décembre 2002

 

Errare humanum est

 

    Où est la frontière entre "reportage" et "documentaire", la diffusion des deux catégories sur le petit écran pouvant guider d'aucuns vers la confusion ? S'agirait-il d'une question de support sur lequel le film est tourné ? Le format 35 millimètres suffirait-il simplement à ce qu'un film pût être qualifié de documentaire ? Certainement pas et la présence de plus en plus évidente de la dv dans le monde du cinéma tend non seulement à démocratiser peu ou prou l'accès à la réalisation mais aussi, et l'on ne s'y attendait pas forcément, à faire la part des choses. Prenons un exemple : le cinéaste iranien Abbas Kiarostami a réalisé en 2001 ABC Africa, documentaire sur des enfants africains touchés en masse par le Sida, puis Ten, fiction sortie sur nos écrans en septembre 2002. Chaque film fut tourné en support dv et en découvrant leur créativité, l'on ne peut qu'être convaincu qu'il s'agit bien d'œuvres d'un grand cinéaste et non d'un reporter d'images. 

    Comment qualifier cette différence, cerner cette frontière ? Les deux derniers films de Pierre Van Maël, jeune cinéaste français ayant réalisé ces cinq dernières années plusieurs documentaires que l'on pourrait aisément qualifier "de créations", peuvent nous éclairer sur la question et nous convaincre. D'un côté Pavillon 14, film qu'il a réalisé en 2001 à Roubaix sur un centre de cure de désintoxication alcoolique. De l'autre, Le totem et la rivière qui sort en cette fin 2002 du montage et qui se consacre à une école secondaire, le collège Clairefontaine situé à Duisans (périphérie d'Arras dans le Pas-de-Calais), hélas apparemment unique en son genre en France. Ces deux films sont l'expression d'un vrai et talentueux cinéaste, non parce que ce dernier porte son regard sur des thèmes sociaux (l'alcoolisme, l'échec scolaire) et les minorités qui en deviennent malgré eux les acteurs mais parce qu'il ne se contente pas de restituer une parole et une souffrance, il le fait avec grâce et, oserait-on dire, profondeur de champ. En effet, s'il filme à chaque fois une souffrance (ce dont les spectateurs les plus bornés qui pourraient découvrir ses films - mais en seraient-ils dignes ? - se plaindraient aisément et bêtement sous le prétexte "qu'il y en a marre d'être incendié par la misère"), Pierre Van Maël s'intéresse davantage au processus de rédemption et à l'avenir que suggère ce dernier plutôt qu'aux causes qui ont amené les uns à se retrouver au Pavillon 14 et les autres au collège Clairefontaine. Si l'on touche l'idée de la thérapie, on la dépasse puisque chacun est déjà dans une phase de reconstruction de soi et donc d'avenir. Et manifestement, dans les deux cas, la grâce est donc atteinte dans le traitement global des films et dans leur mise en scène. 

    Pavillon 14 file la métaphore du couloir ou du tunnel, symbole dans lequel sont enfermés celles et ceux qui sont confrontés à l'alcoolisme, cette maladie ancestrale, première expression du mal être de l'Homme confronté à la condition humaine, tous âges et classes sociales confondus. Le film s'ouvre sur une silhouette, filmée de dos (il s'agit du cinéaste qui s'implique personnellement par sa présence silencieuse ; étant de dos, personne n'est censé le remarquer), marchant droit devant elle le long d'un chemin pavé qui pourrait faire comme tant d'autres la renommée de la rude campagne du Nord. La route semble d'autant plus infinie qu'elle est plate, elle nous invite déjà à tenter d'aborder lentement et humblement le cauchemar dont tâchent de se relever quelques personnages, pour qui le Pavillon 14 s'avère souvent être la dernière chance. L'intérêt du regard que porte Pierre Van Maël sur son sujet apparaît donc dès cette ouverture. L'on nous avertit symboliquement et clairement que le Pavillon 14 implique avant tout une aventure humaine qui peut autant être couronnée de succès que d'échec. Les commentaires des personnages interviewés soulignent que chacun en a "enfin" conscience (le mot "enfin" signifiant ici qu'une nouvelle ère, certes encore fragile, a commencé pour eux). 

    Cette idée est aussi très présente dans Le totem et la rivière, où il ne s'agit pourtant plus d'adultes mais d'enfants, le collège accueillant des élèves de la sixième à la troisième. Si l'être humain est ce qu'il y a de plus imparfait, sa complexité le rend des plus intéressants. Ici encore, Pierre Van Maël ne cache donc rien. Un constat sans ambages mais totalement humaniste ressort de la vision du Totem et la rivière. L'on va avoir affaire à de la matière humaine, rien n'est joué d'avance mais on peut y arriver. Après une ouverture sur le cadre verdoyant et printanier de la rivière qui traverse, comme une source vivifiante, le domaine du collège (celle-ci borde un château, vieux de 250 ans, qui a accueilli en 1962 ses deux premières classes ; elles sont aujourd'hui 14 et se répartissent évidemment dans des bâtiments annexes), l'on se confronte de plain-pied avec le langage des adolescents. Les insultes fusent, en son off les cris secouent l'auditeur, bref le chaos chasse une musique idéale. A aucun moment, le film ne perdra de vue cette règle de deux. D'un côté, la réalité : pour une raison ou une autre, ces enfants qui viennent d'une quinzaine de départements différents et qui sont inscrits ici en internat obligatoire y arrivent parce qu'ils vivent une situation d'échec scolaire (et parfois familiale) apparemment insoluble ; leur comportement perturbé l'atteste. De l'autre : la lente remise en confiance des élèves par un encadrement solide qui depuis 40 ans a fait ses preuves (témoignages d'anciens élèves, en fin de troisième ou aujourd'hui adultes, devenus quelque chose). Durant 52 minutes, l'on est donc sans cesse sur deux niveaux qui ne cessent de surprendre. Lorsque l'on voudrait voir, constater par l'image, c'est le champ sonore qui offre l'essentiel. Lorsque que l'on désirerait entendre l'aveu d'une blessure dans la bouche d'un élève (celle de l'échec), c'est le silence qui prend le relais ou la difficulté à s'exprimer (les mots qui ne veulent rien dire). Expliquer la raison pour laquelle le collège et son principe de base, redonner confiance à l'élève en lui faisant confiance, ne sont pas chose facile, le film le souligne, et pourtant le pari fonctionne. L'éducation comme la rééducation, puisqu'il s'agit plutôt de cela ici, ne sont pas des sciences exactes. Et si avec des gamins qui n'ont finalement plus au fond d'eux qu'une seule manière d'exprimer leur désarroi (bouger, crier, s'insulter, secouer l'adulte par un comportement), le travail finit par se faire, c'est qu'une alchimie peut advenir, lentement mais sûrement. La question du temps est donc suggérée à plusieurs niveaux. Le temps qu'il faut prendre (un prof qui perd patience lorsque le manque d'écoute l'empêche de fournir son aide). Celui qui passe naturellement, saison après saison (filmage sous la pluie ou le soleil). Le temps qui a finalement joué favorablement (malgré leur manque de concentration, leur dissipation, les élèves ont fini leur totem et ont surpris leur prof d'Arts plastiques, première personne récompensée par la réussite de tout un groupe).

    La grâce, le Totem et la rivière l'acquiert en s'immisçant lentement dans le décor du collège pour observer la magie du temps qui semble passer et faire son travail salvateur malgré la difficulté, les doutes et la fatigue que rencontrent profs comme éducateurs. Elle prend alors définitivement effet dans une séquence où l'on semble filmer le mystère (cette alchimie que nous évoquions plus haut) à travers le vide : sublime séquence où les objets quotidiens d'un élève sont naturellement disséminés dans une chambre et sont filmés dans le silence sans la présence de celle ou de celui qui y réside à la semaine. Elle resurgit, sans crier gare, dans deux plans magnifiques où des nuages invisibles ombragent subrepticement la terre ensoleillée. Ces deux plans ne sont d'ailleurs pas sans évoquer la référence muette à un John Ford qui pouvait attendre plusieurs heures pour décider de filmer une scène avec la présence des nuages qu'il désirait et nous prouvent que Pierre Van Maël sait merveilleusement mettre à profit sa cinéphilie, acquise sur les bancs de la fac comme au fil du temps. Si ces nuages soulignent que la tâche n'est pas aisée, la réussite du processus jamais acquise d'avance, ils nous disent aussi symboliquement que l'on quitte le collège transformé (enfants, profs, éducateurs, etc.) et à nouveau ouvert sur le monde. Les passages intérieurs/extérieurs le rappellent sans cesse dans le film. 

    Qu'est-ce qui différencie donc un reportage d'un documentaire de création ? L'utilisation d'un langage brassant des idées purement cinématographiques. Avec maestria et par deux fois, Pierre Van Maël vient d'en apporter la preuve irréfutable. Michel Marques

 

Filmographie de Pierre Van Maël

Pierre Van Maël est né en novembre 1972 dans le Nord. Après le baccalauréat, il entre en Prépa Lettres à Douai puis passe et obtient d'une Licence d'Études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université de Lille 3. En janvier 1995, il a aussi participé à la création d'une revue de cinéma, Tausend Augen. Il a réalisé son premier film, un court métrage, la même année avec Nils Tavernier et Géraldine Danon.

 

1995 : Le déluge (court métrage ; 4 mn) interview de Pierre Van Maël réalisée en automne 1995

1998 : Blockhaus-plage  (documentaire sur les blockhaus du littoral du Nord ; 26 mn)

1999 : Ligne 26 (documentaire sur une ligne de bus roubaisienne ; 52 mn)

2001 : Pavillon 14 (documentaire sur un centre de désintoxication alcoolique situé à Roubaix ; 52 mn)

2002 : Le totem et la rivière (documentaire sur le collège Clairefontaine situé dans le Pas-de-Calais ; 52 mn) : interview de Pierre Van Maël

 

 

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quelques sites pour poursuivre la route

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