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Édito : 5 avril 2004, 00 h 35
A l'épreuve du mythe "Ah ! on remet le "Voyage" en route. Le voyage au bout de la nuit S'il fut réalisé comme le premier tableau d'un diptyque, Gerry n'a rien du brouillon d'Elephant. Tourné avant ce dernier, il n'a pourtant recouvert les écrans français que le 3 mars 2004. Ne cachons pas que la palme d'or décernée à Elephant en 2003 a permis le déblocage de sa diffusion et sauvé le film du mépris que constituait son inadmissible mise à l'écart. La sortie prévue en juin 2004 de Mala Noche, le premier film de Gus van Sant, réalisé en 1985 et toujours inédit en France, doit d'ailleurs les mêmes égards au succès d'Elephant. S'il nous est parvenu par la petite porte, Gerry s'impose pourtant comme le chef-d'œuvre d'un cinéaste en pleine possession de ses moyens. Le film de Gus van Sant tient, de plus, une place fondamentale dans l'engagement passionnel du SITE du CINÉPHILE et nous permet avec Sang et or, le nouveau film de Jafar Panahi sorti une semaine plus tôt, de prononcer une véritable profession de foi. Gerry surgit finalement sur les écrans hexagonaux au moment où nous retrouvons un URL (www.lesiteducinephile.net) digne de ce nom, après avoir rencontré maints problèmes avec notre hébergeur et nous être fait subtiliser notre nom de domaine initial. Comme le personnage de Matt Damon, nous avons pourtant fini par trouver la sortie de cette langoureuse traversée du désert même si nous y avons laissé quelques précieuses plumes. Nous nous devons d'ailleurs ici de saluer tous les fidèles internautes qui nous ont signalé par mail leur étonnement, déception ou incompréhension devant la mise en jachère du Site du Cinéphile. Qu'ils se rassurent, nous pouvons affirmer aujourd'hui plus motivés que jamais que nous remettons le voyage en route. Gerry fut tourné en 26 jours, avec une équipe réduite et un budget dérisoire. Utilisant de manière bénéfique ses conditions de tournages, comme un Kiarostami intègre la censure iranienne dans son mode d'expression, Gus van Sant nous livre bien plus qu'un simple film. Le réalisateur retourne à la source de l'expression cinématographique et nous rappelle que le cinéma commence par l'espace et la dynamique du plan qui, à lui seul, raconte déjà une histoire. Gerry épuise les possibilités physiques et narratives de chacun d'entre eux. Prisonniers au sein d'un espace-temps souvent continu (les plans séquences), les deux personnages du film épuisent toutes les possibilités qu'offre la grammaire cinématographique. Tous les mouvements d'appareil (des panoramiques aux travellings, en passant par l'accompagnement à la steadicam) sont passés en revue et s'avèrent porteur de sens dans l'économie narrative. Mais s'il doit beaucoup au cinéma des origines (on pense souvent au Nosferatu de Murnau), Gerry prouve à travers le remarquable travail établi sur l'espace sonore qu'il s'inscrit de plain-pied dans la contemporanéité. Si Gus van Sant réalise un travail quasiment plastique, c'est avant tout à partir des sons qu'il mélange jusqu'à la composition. Les deux musiques d'Arvo Pärt (Springel Springel et Fur Alina) qui caressent le film ne donnent pas l'impression d'avoir été quant à elles composées pour le film (ce ne fut d'ailleurs pas le cas), mais c'est le film qui semble créé pour la musique. Van Sant prend ici beaucoup d'avance sur ses collègues contemporains. Le réalisateur nous convainc aussi que l'épuisement d'un plan et de ses possibilités passe avant tout par celui du corps. Plus le film avance, moins l'espace visuel a d'importance et plus les visages et mouvements de Matt Damon ou Casey Affleck deviennent les vrais paysages. Puisque selon la phrase du poète, "un coup de dés, jamais n'abolira le hasard", les deux corps de nos héros font les frais de leur prétention initiale, de leur mépris mais aussi négligence (aucune gourde ni sac ne sont emportés pour la randonnée). A travers ces derniers aspects, le film fait son entrée dans la zone du mythologique. Les deux héros se confrontent alors au fur et à mesure de leur odyssée à des épreuves de plus en plus contraignantes physiquement et moralement. Et si du mythe il est tout d'abord question à travers le personnage de Casey Affleck qui joue à avoir "conquis Thèbes", en refermant ses invisibles pans de murs, le labyrinthe affirmera au fil des séquences (des épreuves, aventures) qu'il se joue à son tour des incrédules. L'image du double (deux personnages s'appelant Gerry comme s'ils n'en composaient finalement qu'un seul) hante tout le film et s'articule aussi à la zone du mythologique. Les deux personnages en perdent leur individualité. A force d'être répété, le prénom "Gerry" perd de sa substance, résonnant et se perdant tel un écho. En américain, Gerry signifie "raté" ou "Ducon" et nous indique à travers sa prononciation que l'on a finalement affaire à n'importe qui, un être insignifiant. D'une certaine matière, le film impose aussi ses séquences comme des mythes cinématographiques avec qui il faudra désormais compter. Gus van Sant réalise donc un film sans personnage ou du moins des êtres totalement dépourvus d'identité. Son protagoniste, c'est le spectateur qu'il convie dès le troisième plan du film au voyage ; sur la musique naissante d'Arvo Pärt, la caméra suit tout d'abord une voiture, le contre-champ nous montre ensuite le conducteur (Affleck) et son accompagnateur (Damon), enfin un troisième plan sur la route nous invite à prendre place dans la voiture et à nous identifier aux deux héros qui ne font déjà plus qu'un. S'apparentant d'entrée à une marche funèbre, la musique d'Arvo Pärt nous indique qu'il faudra payer de notre personne et, que si seuls le soleil et la mort ne peuvent se regarder dans les yeux, il faudra finir par les baisser ou les clore. Gerry , le meilleur film de la décennie a failli ne jamais sortir. Le mythe nous a pourtant été accessible. Le Site du Cinéphile reprend la route. Qui nous aime, nous suive ! Michel Marques
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