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MONONOKE
HIME (PRINCESSE MONONOKE)
Le berceau du monde Après Porco Rosso (1992), l'une des plus belles oeuvres nostalgiques au monde, Hayao Miyazaki décide de mettre en scène un scénario, Mononoké Hime, qu'il traîne dans ses tiroirs depuis un sacré bout de temps. Lorsqu'il en avait ébauché le script en 1980, il s'agissait pour lui de réaliser une variante de La belle et la bête de Marie Leprince de Beaumont. Mais les producteurs n'en voulaient pas. En 1993, la donne avait sacrement changé. Miyazaki était libre de faire ce qu'il lui plaisait puisque d'une part il était co-fondateur avec Isao Takahata du studio Ghibli et, d'autre part, Disney venait de sortir son film animé La belle et la bête. Cela ne posa pas de problème pour Miyazaki qui de toute façon avait mûri le projet pendant plus de 13 ans. Il en réécrit alors toute la trame et la production commence en 1994. Devant l'ambition esthétique et thématique affichée par la nouvelle mouture de Mononoké Hime, le maître japonais atteindra ses limites en pleine réalisation durant l'année 1997, succombant à une affection osseuse : la polyarthrite. Accablé par des pressions financière énormes : le film se devait d'être rentable pour éviter au studio Ghibli de fermer ses portes et il s'agissait du plus gros budget du cinéma d'animation japonais. Miyazaki décida donc, afin d'engranger des bénéfices, de conclure un accord entre le groupe Tokuma (société gestionnaire de Ghibli) et Disney, qui permit à Mononoké Hime une large distribution internationale. Lorsqu'il sortit en salle, il explosa le box-office nippon, se positionnant comme le plus gros succès de tous les temps. Depuis, seul Titanic de James Cameron et Le voyage de Chihiro (le film testament de Miyazaki) ont réussi à dépasser ces résultats. Le studio fut sauvé mais le maître n'en était pas moins épuisé. Il déclare alors que Mononoké Hime serait son dernier film, décision sur laquelle il est revenu puisqu'il voulut terminer sa carrière sur une note plus légère (Chihiro). Le film ne sera distribué en France que début 2000, mais l'attente n'aura pas été vaine. Il s'agit de l'aboutissement sémantique de la carrière de Miyazaki, un héritage précieux nous confrontant aux guerres répétitives et stupides de l'humanité, au détriment de son propre environnement. Fable mystique et écologique, Mononoké Hime renvoie au Miyazaki militant de ses jeunes années (oui, il était marxiste... et alors ?), ainsi l'identification avec le personnage principal, Ashitaka, et son auteur est totale ; deux jeunes hommes qui auraient aimé rendre le monde meilleur, car Miyazaki était un idéaliste (il s'est détourné du communisme à cause de ses implications à contre valeur des siennes en Chine et en Russie), mais un idéaliste non dupe des problèmes qui gangrènent nos sociétés et qui meurtrissent l'équilibre fragile de notre planète. Le progression narrative est initiatique, c'est un récit à la première personne (celui d'Ashitaka), personnage frappé d'une malédiction et devant porter un regard sans haine sur le monde qui l'entoure, s' il veut que le Dieu Cerf le guérisse du mal qui le ronge. Son parcours le mettra devant une évidence: le monde ne peut être changé sur la volonté d'une seule personne, alors que les convictions des camps adversaires sont animées par la haine. La fin de Mononoké Hime est d'ailleurs un consensus. Ashitaka en arrive à ce constat: la coexistence d'idées opposées, de la nature hostile et de la société destructrice ne peut avoir lieu sans que les humains ou les Dieux en souffrent ; il faut faire des sacrifices de part et d'autres. Ashitaka - Miyazaki : même personne, même destin, même combat. Les femmes ne sont pas en reste pour autant. Tout comme Fio et Gina dans Porco Rosso, Dame Eboshi et San sont deux modèles d'émancipation féminine, des personnages forts, déterminés, inflexibles. Les hommes sont en revanche dépeints comme lâches, ingrats, stupides et renégats. Miyazaki démontre que si la femme donne la vie (le berceau du monde), elle est décisionnaire de toute chose, c'est une légitimité. D'une rigueur stylistique renvoyant à Kurosawa (dans la tradition du jidai-geki*), Mononoké Hime est un chef-d'œuvre qui appartient à cette catégorie de grandes oeuvres hermétiques, au dessus de tout, c'est là le privilège de la suprématie de l'art ne révélant sa beauté et ses secrets qu'après plusieurs visions. Fortement ancré dans une réalité historique (l'ére Muromachi, qui vit des bouleversements économiques, politiques et écologiques sans précédant au japon), Miyazaki le combine aux légendes ancestrales de son pays (kami*, kodama*, le shinto*, le chamanisme*), de divinités peuplant encore les forêts vierges de toute corruption, en ce sens il renvoie à nos mémoires amnésiques une image fertile et puissante en symboles. Cette préhistoire de l'humanité n'est autre que le berceau du monde. Des premiers conflits et des premières leçons tirés, l'homme n'en aura retenu aucune et le XX ème siècle nous l'a prouvé si besoin en était. La répétition de ces guerres incessantes dans notre Histoire donne à Mononoké Hime un versant sombre et pédagogique important, une leçon pour les générations futures, mais il y a fort à parier qu'elle restera hélas incomprise. Ce film si riche ne serait être dompté par quelque formulation. L'analyser avec exhaustivité ne serait qu'hérésie, et ce n'est pas là notre but, nous tentons seulement d'en ébaucher quelques pistes. L'auteur, lui-même, semble avoir été débordé par son oeuvre, le déclarant dans une interview, puisqu'il n'arrive pas à la concevoir comme une création personnelle (Animeland, hors série n°3 - Ghibli). Se refusant à tout manichéisme, filmant la vie - la mort et même Dieu, Mononoké Hime est une odyssée épique exaltée, engagée, un manifeste, somme d'une carrière exceptionnelle, celle de Hayao Miyazaki. Cédric Gentaz
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