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SEN TO CHIHIRO NO KAMIKAKUSHI (LE VOYAGE DE
CHIHIRO)
Jusqu'au bout du rêve Hayao Miyazaki s'était légèrement précipité en annonçant que Mononoké Hime (Princesse Mononoké) serait son dernier film. Finalement, après réflexion le maître décida de revenir sur ses paroles afin de mettre en scène un dernier voyage. Avant même de débuter la pré-production de Mononoké Hime, Miyazaki s'était passionné pour un livre d'enfants intitulé Kirino Mukouno Fushigina Machi (Le village mystérieux par delà la brume) de Schiko Kashiwaha. Mais l'adaptation proposée fut rejetée. Il gribouilla alors un synopsis mettant en scène une jeune fille de dix ans aux prises avec deux démons (caricatures de lui-même et de Toshio Suzuki, grand manitou de Ghibli). C'est ce point de départ qui allait servir de canevas pour la structure de Chihiro. Miyazaki ne cache pas non plus l'influence de Lewis Carroll et de son oeuvre principale. Dans Alice au pays des merveilles, l'héroïne traversait un terrier, passage transitoire d'un monde à un autre, dans Le voyage de Chihiro il s'agit d'un tunnel ouvrant sur ce qui semble être un parc d'attraction à l'abandon. Ce parc n'est en fait que la métaphore d'un autre parc, bien réel celui-la puisqu'il a ouvert récemment au japon ; bienvenue à Ghibili world ! Cet univers si riche, si vaste, se libérant des contraintes matérielles (mais pas fonctionnelles), réinvente carrément le mot imagination. La beauté picturale des plans est renversante, la précision du détail et le soin maniaque apporté à toute chose, aussi bien contemplative qu'en mouvement, nous transportent en des lieux où l'esprit ne s'était jamais aventuré. Touchant à notre inconscient infantile avec une infinie justesse, Miyazaki capte une multitude de sensations, d'espace, d'évasion, d'horizons, sans limite aucune, un monde "somme". Il signe surtout un superbe film éducatif pour tous. Lorsque Chihiro se rend compte que ses parents sont changés en cochon, elle se sent perdue et commence peu à peu à s'effacer de ce monde qui n'est pas le sien. Le prix de la gourmandise est cher à payer et celui de l'éducation et de l'existence encore plus. Chihiro va devoir apprendre un métier afin de s'insérer dans la société de bains publics de Yubaba qui régit le domaine des Dieux, aidée pour cela par un mystérieux jeune homme nommé Haku. Cette prise de conscience de responsabilités est une étape importante. Miyazaki tente donc de montrer le chemin à suivre pour les générations futures mais pointe aussi du doigt les parents. Qu'aujourd'hui leurs enfants soient obligés de racheter leurs fautes est un constat d'échec pédagogique. Chihiro fera ainsi l'expérience du respect, de la politesse ainsi que de sa personne. Qu'est-ce qui la caractérise, qui la rend unique ? Lorsqu'elle accepte de signer son contrat de travail, Yubaba lui retire son nom et la nomme Sen l'obligeant à se fondre dans l'entreprise et dans la masse ouvrière. Affranchie ainsi de son passé et de toute chose apprise, Chihiro perd au-delà d'une enveloppe physique, son "soi" intérieur, son vécu et s'éloigne ainsi du réel, dorénavant privée d'identité. Par la suite Miyazaki introduit "un sans visage", fantôme noir au masque blanc mélancolique, comme ombre du passé de l'héroïne la suivant pas à pas. Cherchant dans un premier temps à l'acheter afin de mieux la déguster par toutes les tentations (des cartes d'eaux, de l'or...), Chihiro saura résister là où ses parents auront cédé, tout comme certains dieux ou fantômes. L'engagement moral a pris le dessus sur toute envie. De plus, la fillette aura découvert un autre versant encore inconnu pour elle à ce jour, l'amour. Vous savez celui qui donne des ailes, qui permet d'accomplir des miracles. Dans le second temps "le sans visage" redevient cette ombre mal dans sa peau, un peu comme un adolescent se cherchant encore. Comme toujours la défense de l'écosystème est bien présent, surtout dans la scène surprenante où l'esprit de la rivière vient se laver, aux bains, de toute sa pollution. Deux séquences nous assènent l'état de grâce. La première est celle de Chihiro décidant de se rendre en train chez Zeniba (sœur jumelle de Yubaba) accompagnée du "sans visage" afin de demander pardon pour Haku qui lui a volé une chose précieuse. Cette traversée de la mer, en train, fait surgir la beauté de la contemplation d'un lieu traversé (un quai de gare avec des ombres au loin, des maisons au style européen sur des îlots), du vide se nouant dans le cadre, de deux corps figés dans leur solitude, reflet extérieur et intérieur de l'être face à son environnement. C'est vertigineux et cela fiche des frissons, la pureté de la puissance picturale vue comme nulle part ailleurs. Mais ce n'est pas fini, dans la seconde scène inoubliable, Miyazaki réinvente le lyrisme céleste en quelques secondes. Chihiro sur le dos d'Haku métamorphosé en dragon (les apparences trompent et révèlent en même temps, on est bien loin du racisme de Shrek), se souvient par la sensation du touché, du contact et du vécu, de la provenance du nom de ce dernier. Il vient d'une rivière où elle avait manqué de se noyer étant enfant, l'esprit l'ayant finalement sauvée (ce qui explique aussi le fait qu'Haku connaissait son nom bien avant qu'elle se soit présentée). Dès lors, son "vécu" retrouvé et mémorisé, le jeune homme peut reprendre forme humaine, entraînant Chihiro dans une chute magnifique de sentiments, la spirale de l'ensemble-monde enfin réapproprié leur permettant d'exister à nouveau et de laisser une trace de vie. Atteignant des zéniths cinématographiques
insoupçonnés, contrastant l'image réelle de notre civilisation
face à son fantôme, Le voyage de Chihiro bouleverse par la simplicité, la beauté
et l'universalité de son langage. Ce chef d'œuvre testamentaire nous entraîne
jusqu'au bout du rêve et de la chimère d'un artiste souverain car libéré de toute
contrainte. Miyazaki FOREVER ! Cédric Gentaz
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