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UNBREAKABLE (INCASSABLE ) Vivant, trop vivant Dans The Sixth Sense (Le sixième sens), le personnage de Bruce Willis ne savait pas qu'il était déjà mort, fantôme errant pour quelques temps encore dans le monde des vivants. Dans Unbreakable (dvd), il doit accepter la situation inverse : il est un sur-vivant. Il est beaucoup plus vivant que les autres et étant un surhomme, devient cette fois le seul à échapper à la mort. Ainsi, peut-il économiser son corps, les gestes inutiles, les déplacements vains. Que son personnage n'en sache pas assez ou au contraire trop, Bruce Willis n'a jamais autant joué à l'économie que dans les deux derniers films de M. Night Shyamalan (qui en compte à ce jour plus qu'on ne l'indique généralement). Le réalisateur lui a d'ailleurs offert ses meilleurs rôles avec Terry Gilliam (Twelve Monkeys, L'armée des douze singes, 1995). Shyamalan utilise l'acteur Willis à contre emploi et lui permet sans aucun doute de se livrer cent fois plus à travers des attitudes contenues, épurées qu'à travers l'action. Willis a cela de plus qu'un Schwarzenegger ou un Stallone, la subtilité du tragique, véritable sixième sens inatteignable pour les deux autres ! Unbreakable (dvd) est un film initiatique dans le sens où David Dunn apprend petit à petit qui il est et ce pourquoi il a fait tel ou tel choix durant son existence (l'abandon, par exemple, d'une carrière toute tracée dans le football américain). Prenant conscience de ses capacités, Dunn apprend alors lentement à voir au-delà des apparences. Shyamalan, lui, a recours à une technique inverse : il évite de montrer trop de choses au spectateur, jouant ainsi sur son implication et le guidant subtilement par la même occasion vers l'effroi. Sous différents aspects, on pourrait se demander si Shyamalan n'est pas un petit malin qui a appris à digérer sa cinéphilie et à l'utiliser à bon escient. Son recours au suggéré plus qu'au montré insiste sur l'héritage direct qu'il puise dans l'inventif cinéma fantastique de série B des années quarante et cinquante. Cependant, ses partis pris au niveau de la mise en scène (le film s'ouvre quasiment sur un long plan séquence assez étonnant et regorge de placements de caméras peu communs) prouve qu'il n'applique pas studieusement une grammaire cinématographique mais adapte sa technique à son propos. Shyamalan semble véritablement honnête et pousse avec Unbreakable (dvd) plus loin encore qu'avec The Sixth Sense, l'étude de ses névroses de cinéphile. Il doit également absolument être mis au compte du réalisateur sa volonté de travailler sur une figure peu ou parfois mal exploitée au cinéma, celle de l'enfant. Cependant, à l'inverse des films fantastiques tels que The Village of the Damned de Wolf Rilla (1960) ou son remake de John Carpenter (1994), l'enfant n'est pas doté de pouvoirs surnaturels mais cultive une extra-lucidité, capacité naturelle qui se perd en devenant adulte : celle de croire à la réalité du monde de l'enfance (les super-héros issus ici des Comics). Dans The Sixth Sense, l'enfant subissait, alors qu'ici, il s'érige en entraîneur, il dirige, provoque, met en scène son propre père (voir deux superbes scènes du film : celle des altères et celle où il menace Dunn d'une arme). Unbreakable (dvd) développe donc la notion de contre emploi : celle de l'enfant, celle de Willis mais aussi celle de Samuel L. Jackson, sorte de docteur Mabuse qui derrière ses handicaps maîtrise le monde (en le déguisant, des vêtements à la coiffure, Shyamalan porte d'ailleurs un regard ironique sur l'utilisation de l'acteur par Hollywood). Ce jeu du contre emploi s'articule d'ailleurs parfaitement avec la règle des contraintes mise en avant par le scénario. L'action n'est pas où on la croit, la sérénité encore moins. Il reste à espérer que le talent de Shyamalan ne s'inverse pas lui-même dans l'avenir. La subtilité de ses deux derniers films permet de garder l'espoir. Michel Marques
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L'enfance du héros Il y a un an, le troisième film de M. Night Shyamalan, The Sixth Sense, avait surpris : il ne s'agissait pas là d'un de ces films d'action hollywoodiens, entêtants (Mission : Impossible 2 en est un bon exemple : film à migraine par excellence) voire abrutissants, comme l'industrie américaine se plaît à en produire. Un Bruce Willis plus sobre que de coutume "vivait" sans en prendre conscience le trauma de la mort, l'amnésie qui la suit naturellement, aidé par un enfant qui avait l'angoissante capacité de voir les âmes en peine. La révélation finale de cette mort et de cet oubli jetait rétroactivement une lumière intéressante sur le scénario tout entier construit sur l'absence, physique et à soi-même, du protagoniste. Il y avait un peu, dans cette virtuosité, du Robbe-Grillet de La Jalousie. Unbreakable est encore moins dans l'action, et on ne peut que ressentir un certain plaisir - celui de l'"entourloupe" - à se représenter les spectateurs désireux de suspense, d'"événements" nombreux et essoufflants, fans du Bruce Willis de Die Hard, qui ont afflué aux portes des cinémas pour voir ce film. Quel ennui ! David Dunn (Willis) est l'unique survivant d'une catastrophe ferroviaire, et ce miracle intéresse de près un amateur de comics, galeriste (il vend les planches des comics en question), qui est, lui, atteint d'une maladie qui a rendu ses os cassants comme du verre (Samuel L. Jackson). Ce dernier fait du comics le reflet grossi, caricatural, d'une vérité qui nous échappe communément : il y a parmi nous des êtres d'exception, doués d'instincts surhumains, mais qui ne se savent pas tels. Comme dans The Sixth Sense, le protagoniste est d'abord un inconnu pour lui-même, et la révélation finale ne peut être que celle d¹une identité, l'entrée en possession de soi, contre toutes les formes de dépossession du monde moderne, contre tous les dépossédés. Voilà les vrais fantômes. David Dunn est un père qui ne veut pas être le héros de son fils (alors que tout père est par définition un héros, et il doit se tenir pour quelques années à cette tâche ingrate), qui ne veut pas être le mari de sa femme, etc. Le personnage joué par Jackson n'est qu'un miroir inversé qui le renvoie - dans tous les sens du terme - à ce qu'il est... On aimerait croire en l'existence de ces super-héros dans un monde où la violence est banale (cf. la scène du film où Willis par simple contact "voit", dans une foule, la multitude des méfaits de tous ordres accomplis par les personnes représentatives d'un large éventail social), et on en vient à croire, de fait, que David Dunn est d'une autre essence que la nôtre, qu'il peut peut-être résister aux balles, soulever des poids infinis... Mais encore une fois, ceci n'est affaire que de représentation : Dunn n'accomplit aucun miracle, même si le cinéaste s'attarde sur l'impact, visible, de son corps sur un mur, durant une lutte assez peu virile d'ailleurs, le corps qui ne subit aucun dommage, le mur enfoncé, marqué... La scène finale de révélation : le héros révélé par la révélation de l'identité de l'ennemi, du "génie du Mal", est assez poignante parce qu'enfantine elle aussi : ce corps assis sur une chaise roulante n'est-il pas celui de Lex Luthor, l'éternel ennemi de Superman, son ancien meilleur ami ? The Sixth Sense, Unbreakable (dvd) : deux films sur cette révélation qu'est toujours une identité (qui doit se conquérir douloureusement), deux films sur l'enfance pour qui, seule, peut avoir lieu cette révélation. Films sur des enfants et sur la régression à l'enfance. Sébastien Hoët
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