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TRIPLE AGENT
Le bord du cadre Conteur de fables impénitents, Éric Rohmer avait déjà prouvé avec son précédent film, L'anglaise et le Duc, qu'il pouvait avec une grande sensibilité et un merveilleux sens de l'innovation se confronter à des sujets d'envergure. Au risque de nous la raconter une fois de trop, son but ne fut donc pas de nous imposer une fois de plus la Révolution française sur grand écran mais de nous inviter à y entrer à travers la lorgnette de l'histoire. Se nourrissant de l'artifice (décors, dialogues), L'anglaise et le Duc s'imposait à nos yeux comme l'un des films les plus réussi de l'année 2002. Avec Triple agent, l'auteur nous plonge aujourd'hui dans le monde de l'espionnage. Et force est de constater qu'il prend à nouveau son sujet à contre-pied. A aucun moment, l'on ne verra notre espion passer à l'action. Son domaine de prédilection sera le hors champ. De la même manière, il faudra lire les parole de Fiodor à travers ses non-dits ou ses exagérations (dire la vérité pour mentir). Ponctué par des cartons symbolisant les mois qui passent (le même genre de procédé accompagnait L'anglaise et le Duc), la tache de Fiodor consistera à marcher sur un fil reliant ses différents interlocuteurs. Son travail nous sera finalement conter en creux par les investigations souvent involontaires de son épouse. Utilisant le décor de toiles peintes, retravaillées à la palette graphique, dans L'anglaise et le Duc, Rohmer dresse ici le cadre politique franco-russe à travers les relations des artistes et groupes picturaux des années 1936 vus par ceux qui disent s'intéresser au domaine (les voisins de nos personnages). Les figurations d'un Picasso entrent donc en conflit avec des oeuvres plus "photographiques". Les décors d'un escalier nous plonge quant à eux dans l'univers d'un Mondrian et dans celui des néo-plasticiens. L'appellation des castes politiques va même jusqu'à se résumer par l'utilisation de la gamme chromatique (les blancs, les rouges). Triple agent n'est pas une super-production, mais il en tire justement sa grâce, gagnant de l'espace à travers l'inventivité constante du réalisateur. Le film substitue la peinture à la politique et se construit, de plus, en ellipses. L'au-delà du plan finit par s'apparenter à une zone sainte, nous rappelant l'influence qu'a pu avoir un Dreyer sur le cinéma de Rohmer. Le bord du cadre devient une zone de danger que chacun peut finir par traverser pour n'en plus revenir. Un personnage qui quitte la toile est un personnage mort. Inventant de A à Z son histoire, Rohmer nous dit combien l'on peut nourrir le cadre narratif d'invraisemblances qui font plus que vraies. Avec lui ou Maurice Pialat, l'on comprend combien l'art pictural et le cinéma sont en constant échange. Michel Marques
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