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TEN
Le principe de l'incertitude Plus il se simplifie dans ses moyens, plus le cinéma d'Abbas Kiarostami s'enrichit. Avec Ten, il prouve une fois de plus que chez lui la mise en scène est un don inné. Fort de l'expérience de son précédent film, ABC Africa, l'on pouvait penser que l'auteur iranien allait poursuivre l'exploration de la liberté qu'offrait la caméra DV. Pourtant, dans leur forme, ABC Africa et Ten ne partagent aucun point commun. Dans son documentaire réalisé en Afrique, Kiarostami s'y mettait en scène, montrait son parti pris d'explorateur alors que dans Ten il s'exclut totalement du film, éliminant même sa présence du hors champ. A ses deux caméras fixes possédant chacune un angle, Kiarostani s'efface de l'œilleton. En offrant la scène à ses actrices, il s'identifie et prend la place du spectateur ; on l'imagine en effet en train de découvrir sur moniteur loin des acteurs les images d'un film qui, d'une certaine manière, n'est déjà plus le sien. Réduit à sa plus simple expression, Ten ne peut pas être qualifié de chef-d'œuvre parce qu'il simplifierait le cinéma. Il peut en revanche l'être parce qu'il éclaire l'art cinématographique en mettant en valeur ses principaux matériaux : la matière humaine (les acteurs que l'on voit, entend ou devine), narrative (les ellipses) et intellectuelle (on met en scène le spectateur, le faisant participer au film). Le casting est absolument parfait et de l'enfant à la personne âgée, tous les acteurs sont époustouflants. Depuis Close Up, le génial film qui fit connaître Kiarostami en France, jamais l'auteur n'était parvenu à rassembler des personnages transis par autant d'incarnation, même lorsqu'ils restent hors champ et que l'on ne découvre que leur voix (la prostituée). Dans son principe temporel, à travers sa découpe annoncée de dix séquences, Ten élargit la dimension réduite de l'habitacle de l'automobile où se déroule tout le film. Le temps qui passe est volontairement marqué par des changements de vêtements des personnages récurrents et par les sujets abordés qui reviennent : le désaccord entre le fils et la mère, la naïveté des jeunes femmes incapables de s'émanciper et donc meurtries par ce qu'elles considèrent être un échec amoureux. La résiliation de la celle pour qui Dieu suffit à combler sa peine ou sa frustration. Le film convoque alors la révolte du spectateur qui découvre un enfant d'une dizaine d'années incarnant déjà, à travers son caractère autoritaire, sa future place de père. L'héroïne, qui conduit la voiture et le film, se retrouve aux côtés de femmes soumises à l'image de l'Homme et tente par son expérience de leur montrer que la vie ne doit pas s'arrêter à ce référent. A la fin de Ten, la jeune fille qui se rase les cheveux indique parfaitement qu'elle se déshabille de l'image qui lui collait à la peau. Dès le début du film, en accédant à la voiture le spectateur est initié au "secret". L'habitacle n'est pas un tribunal, c'est une estrade où une femme plaide pour sa liberté et celle que sa nouvelle vie lui offre. Elle y affronte les idées reçues et l'esprit d'asservissement de celles qui sont conditionnées par un système. Elle, sait ce qu'elle veut, mais rien n'est certain dans un pays où l'on doit apprendre à se sentir libre derrière un voile et où le principe de l'incertitude est loin de s'effacer. Scénaristiquement, dans sa mise en scène et dans la connivence qu'il partage peu à peu avec le spectateur, Ten est un film essentiel. Une merveille cinématographique qui caresse l'intimité à travers le médium vidéo. Ayant donné à voir dans ces précédents films ce très beau pays qu'est l'Iran (déambulations dans de nombreux paysages), Kiarostami fixe ici sur DV les âmes de ses personnages, raison pour laquelle il filme de l'intérieur. Michel Marques
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