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joli cadre où les deux héros sont unis par la lumière, ici symbolisée par la lampe. Union du blanc et du noir
LES TEMPS QUI CHANGENT
France, 2004, de André Téchiné, avec Gérard
Depardieu, Catherine Deneuve, Gilbert Melki, Malik Zidi, Lubina Azabal...
Pitch : Antoine arrive d'Europe pour
superviser la construction d'un centre audiovisuel à Tanger. Le but secret de
son voyage est de retrouver Cécile, qu'il n'a jamais cessé d'aimer depuis
plus de 30 ans. Mais voilà, Cécile a oublié Antoine. Elle est mariée
aujourd'hui à Nathan, un médecin juif marocain plus jeune qu'elle. Ils ont
un fils, Samy, qui vit à Paris. Celui-ci vient les voir pour les vacances. Il
est accompagné de Nadia qui élève un enfant de père inconnu. Ils ont l'air
de former un couple mais en fait Samy est amoureux de Bilal qu'il a connu à
Paris. Nadia, elle, veut revoir sa sœur jumelle Aïcha qui ne l'entend pas
ainsi...
Nous nous sommes tant aimés Qu'il fut long le temps avant que ces deux-la se rencontrent dans le cinéma de Téchiné. Jeune, fringuant, le regard vif, Gérard Depardieu tourne dans Barocco en 1976, alors que Catherine Deneuve s'y retrouve en 1981 pour l'Hôtel des Amériques auprès du bien-nommé Patrick Dewaere que l'on pouvait considérer à l'époque comme le frère de Gérard. S'il cherchait l'ombre ou l'obscurité dans Hôtel des Amériques, ce film où l'on ne cesse comme dans toute chambre de s'endormir ou de se réveiller, Les temps qui changent s'ouvre singulièrement sur la présence de la lumière et l'emprise qu'elle déploie alors sur le regard. Si de Manet à Matisse, nombre de peintres sont allés chercher cette couleur de la lumière dans les terres du sud, Téchiné la débusque ici à sa manière (il déployait déjà sa toile à Tanger dans son très intéressant et précédent Loin), en franchissant la frontière méditerranéenne et en levant les yeux vers le scintillement de la mer. Pictural et coloré, le film l'est donc, s'opposant à toute odeur de naphtaline que l'on aurait pu craindre à la travers la présence de deux acteurs français se jouant de leur complicité (Téchiné s'amuse à travers sa référence au Drôle d'endroit pour une rencontre de Dupeyron où les deux acteurs se donnaient une heure et demie la réplique lorsque Antoine demande à Cécile si elle ne lui fait pas le coup de la panne). La flaque de sang, relative à l'égorgement d'un mouton censé préserver les lieux du mauvais sort, entraîne tout d'abord au-delà de la notion d'envoûtement l'empreinte du désir qui relie le personnage d'Antoine (Depardieu) à celui de Cécile (Deneuve), cette trace pouvant être à la fois celle d'une passion vigoureuse ancrée dans le passé ou celle que l'on voudrait voir resurgir. Comme d'accoutumée, le thème du romanesque recouvre donc ici parfaitement l'intrigue comme Téchiné le fait sur l'ensemble de son œuvre. De la même manière, le cadre politique (celle du désir et des identités sexuelles mais aussi celle des nationalités) y est bien sûr mêlé. Du regard décideur et condescendant de l'européen sur l'africain au désir sexuel encore quasi colonialiste, il n'y a qu'un pas. La grande question téchinienne, relative au "qui regarde et dispose de qui", traverse ici tout le film. Rupture avec le non-dit, le regard intransigeant de l'autre ou du collectif passant par la nécessité de jouer un rôle aux yeux du monde s'immisce indéniablement dans les codes des Temps qui changent. La sœur de Nadia se dissimule derrière son voile et Samy déguise son homosexualité derrière une vie d'hétéro de surface. Les motivations des gens ne sont pas ce que l'on pourrait croire pour la simple raison qu'entre l'image que l'on donne et le discours que l'on tient, il existe un écart. Ce dernier tient justement lieu de cadre politique. Les deux seuls personnages qui finissent par tenir le même discours se trouvent être au final Cécile et Antoine (la notion de couple ou de duo est fondamentale chez Téchiné, unique objectif digne de ce nom) qui se parlent par recoupement : une nouvelle fois, véritable peintre moderne, Téchiné nous livre un portrait très émouvant et sans fard de ses deux acteurs vieillissants mais plus talentueux que jamais qui semblent n'avoir jamais cessé d'être en phase ; remarquable lien entre Antoine qui s'improvise narrateur de son désir au début du film en parlant sur magnétophone à Cécile pendant que cette dernière livre en fin de fiction au corps comateux de son premier amour les dernières nouvelles, attendant qu'il revienne à la vie. Téchiné dessine ici le vrai sens de la fidélité qu'il entretient avec son cinéma, tout comme avec ceux qui l'ont habité. En pointant des yeux ce que sont devenus deux personnages ayant jadis consommés leur amour fou, Téchiné donne rendez-vous à deux acteurs français, érigés par la force des choses au rang de mythe, qui viennent finalement faire le point sur ce qu'ils sont devenus. Et force est de constater de ce point de vue que le cinéma de Téchiné vieillit admirablement bien. Les temps qui changent semble fermer une parenthèse dans le temps pour reprendre les choses où l'auteur les avaient laissées en accueillant à la fin des années soixante-dix ou début des années quatre-vingts Gérard Depardieu et Catherine Deneuve dans ses films. C'est aujourd'hui à travers cet évident désir de vie qu'émane toute la grâce des Temps qui changent. André Téchiné nous aurait-il écrit cinématographiquement un Belle du seigneur qui finirait bien ? Notre plaisir était en tous les cas au rendez-vous. Michel Marques
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