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LES BLESSURES ASSASSINES
Nées pour tuer Les blessures assassines de Jean-Pierre Denis s'inspire d'un fait divers de 1933 qui a défrayé la chronique dans les années cinquante, comme une bombe à retardement : une vaste récupération politique menée par Jean-Paul Sartre et ses acolytes a consisté en effet à faire de deux jeunes meurtrières les victimes d'un système social qui ne leur offrait nulle place. Christine et Léa Papin, les deux bonnes qui ont assassiné leur patronne, devenaient dès lors le symbole tellement pratique de révoltées qui refusaient la dialectique vieille comme le monde du maître et de l'esclave... Jean-Pierre Denis privilégie heureusement, lui, les faits véritables en récusant les idéologies véhiculées par "l'ère du soupçon". Le réalisateur a le projet de mettre en évidence une toute autre théorie, chère à Balzac, qui prétend que l'humain est le produit de ce que la société fait de lui : les deux jeunes filles ne seraient pas mauvaises par nature mais la société les rendrait ainsi. Leur environnement familial (une mère autant négligente que frivole), et éducatif (un couvent austère) prédispose Christine, l'aînée, à une violence exacerbée et assassine ; cette violence, contenue depuis l'enfance, devait nécessairement s'exprimer un jour, sauvagement. Christine a tout manqué : l'affection d'une mère, l'éveil de l'instruction, l'épanouissement d'une profession... Elle s'est cependant accrochée à sa plus jeune sœur (adoptée) comme un défi à relever : elle, il fallait la sauver, la préserver, lui ménager une chance... Aussi Christine s'arrange-t-elle pour être renvoyée de différentes maisons et obtenir enfin ce qu'elle désire : être employée dans la même maison que sa sœur Léa. Toutes deux recréent alors dans leur misérable chambre de bonne la prison qu'elles avaient connue au couvent mais cette prison la est sécurisante, elle les isole d'un monde hostile, symbolisé par toutes ces patronnes lamentablement mesquines. Plus que sécurisant, ce lieu clos qu'est la chambre permet des envolées, des aventures de l'esprit et des corps (Christine offre à sa sœur de partager les plaisirs insoupçonnés de son homosexualité, ultime retranchement des sœurs sur elles-mêmes) que saisissent les deux jeunes filles lorsqu'elles rient à gorge déployée, heureuses, tout simplement heureuses de devenir les enfants qu'elles n'ont jamais été. On se met à cacher une ampoule et la fraude a le goût délicieux d'une terrible transgression... La régression enfantine s'arrête là : Christine se plaît à porter des gants, comme la patronne, signe d'élégance mais surtout de richesse... Léa, elle, est émerveillée lorsque Mademoiselle, la fille de la patronne, lui abandonne complaisamment un vieux pull... Et on rêve... On hait les patrons qui asservissent mais on veut leur ressembler, imiter leurs manières et connaître les douceurs de leur quotidien. Christine ne peut qu'y rêver, elle le sait. Elle tente de trouver du secours mais personne ne l'écoute ni ne la comprend (sa sœur Emilia, habilement réfugiée au couvent ; sa mère, inconsciente ; ses patrons, indifférents et même le maire abasourdi, qu'elle avait sollicité dans un ultime appel). Toute sa rage enfouie refait alors surface : il est temps de dire non, de refuser cette existence sordide qui n'a d'autre but que de mener au désespoir. On quitte donc la scène à la façon d'une grande tragédienne, suscitant terreur et pitié chez le spectateur. En sortant de la salle, ce dernier se met inévitablement à songer que tout cela aurait pu être évité, dans une autre vie... Corinne Marques
bio-filmographie de Jean-Pierre Denis
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