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LE PLEIN DE SUPER
Les quatre Gerry Au premier regard, Le plein de super respire l'insouciance qui serait celle d'une époque (les années soixante dix), la liberté qui pouvait l'accompagner et l'absence de ce fâcheux individualisme qui caractérise aujourd'hui nos années 2000. La forme du road movie s'articulait d'ailleurs parfaitement à cette ambiance. A y regarder maintenant d'un peu plus près, Le plein de super n'a rien d'un film réalisé sans maîtrise et avec légèreté. Très pensé, le film d'Alain Cavalier livre dès la séquence d'ouverture ses exigences. Dans un garage, un client négocie avec un vendeur le prix d'une voiture d'occasion. Après leur bras de fer verbal, les deux hommes partent faire un essai, temps durant lequel un Break pénètre dans le garage (voiture du dernier cri pour l'époque). Sous la forme d'une exigence, son propriétaire demande à ce que sa voiture soit descendue vers Aix-en-Provence. La voiture essayée revient aussitôt et le vendeur en sort contrarié ; la boîte de vitesse a apparemment révélé une avarie. Le sort s'acharne sur le vendeur puisque son patron le charge de descendre le Break sur Aix. Ce dernier rechigne mais ne peut faire autrement que d'accepter. Cette introduction, qui nous présente rapidement le héros et le degré de ses frustrations ou obligations, est tournée en deux plan-séquences, agrémentés de panoramiques qui nous montrent le harcèlement que subit le héros. Le voyage ne va pas tarder à commencer et le film conservera ce degré d'exigence. Sorti officiellement il y a près de vingt ans (le 7 avril 1976), Le plein de super bénéficie aujourd'hui d'une nouvelle diffusion au cinéma (malgré son peu de copies) quelques mois seulement après la sortie du merveilleux Gerry de Gus Van Sant. Si, pour celles et ceux qui ont vu chacun d'entre eux, les deux films entretiennent un véritable dialogue l'un avec l'autre, ils suivent un parcours diamétralement opposé. Les deux héros de Gerry se retrouvent enfermés à l'extérieur (dans le désert) alors que les personnages du Plein de super finissent par se fondre dans l'habitable du Break. Cependant, l'on pourrait surnommer chaque personnage des deux films du prénom de Gerry (surnom américain signifiant "raté", "ducon", "plouc") puisqu'ils révèlent tous leur côté paumé. Si Gus van Sant a également mis a la disposition de son intrigue la récurrente forme du plan séquence et si ses acteurs ont participé a l'écriture du scénario, comme ceux du Plein de super, il ne faut pas oublier que les deux films n'ont rien d'un documentaire. Certes l'ambiance du tournage n'a pu que nourrir l'intrigue mais chaque fiction n'en reste pas moins très écrite. La grande différence entre Le plein de super et Gerry repose sur leur résolution : les quatre membres du film de Cavalier ont édifié au fil de leur périple une amitié indéfectible (trouvant son apothéose dans le wagon du train du retour où Klouk, stérile, demande aux trois autres larrons d'accepter de faire un enfant à son épouse), alors que les deux Gerry (Casey Affleck et Matt Damon) ont marché vers l'irréparable sacrifice à quelques pas de la sortie du désert. Charmés par le film de Cavalier, d'aucuns se contentent d'en plébisciter le plaisir en grande partie rendu possible par l'évidente complicité des quatre acteurs. Il ne faudrait cependant pas oublier d'en constater la profonde noirceur. Les quatre personnages passent tous par des variations d'humeur (la farce laissant rapidement place au désespoir) et malgré leur solidarité, il reste difficile de ne pas constater le marasme dans lequel chacun d'entre eux se débat. Une des séquences finales caractérise parfaitement ce mal être : Daniel (Patrick Bouchitey) s'est éloigné de ses amis et lorsque ceux-ci passent en voiture sur un pont pour le récupérer, ils constatent que sa chemise est attachée à la rampe. Ils descendent de voiture et aperçoivent en contre-bas le corps de Daniel, apparemment écrasé sur les rochers. Ils l'appellent et se précipitent pour connaître son état. Daniel leur a en fait monté une ultime farce. La mise en scène ne plaît pas au groupe et l'on s'empresse de le lui faire savoir en le rossant. Cette séquence est caractéristique de la profondeur du film. Film thérapeutique pour Alain Cavalier, détruit quelques années plus tôt par une tragédie personnelle, Le plein de super ne nous décrit pas une époque d'insouciance mais souligne que l'unique moyen de sortir repose sur la solidarité du groupe. L'on comprend sans doute mieux pour quelle raison ce film, qui pourrait être caractérisé comme une oeuvre de Gauche à l'époque giscardienne, déclenche l'engouement des cinéphiles, aujourd'hui englués comme l'ensemble des français dans un constant état de répression fomenté par un gouvernement de Droite. Le cinéma est politique avant tout, derrière les rires et les larmes. Indéniablement le meilleur réalisateur français vivant actuel, Alain Cavalier a largement poursuivi son travail après 1976. S'il a bénéficié d'une audience réduite pour son dernier long métrage, René, il nous a enchanté de la même subtilité qui caractérisait déjà Le plein de super. Patrick Bouchitey sortira bientôt, quant à lui, son deuxième long métrage (Je suis un écrivain raté) après Lune froide. Bernard Crombey a, de son côté, poursuivi sa carrière d'acteur et a co-scénarisé aux côtés d'Alain Cavalier le film Libera me. L'on connaît la longue carrière d'acteur mais aussi de musicien d'Etienne Chicot (il avait d'ailleurs signé la musique du Plein de super). Apparu dans de nombreux films comme Loulou de Maurice Pialat, Xavier Saint-Macary est prématurément décédé en 1988. Michel Marques
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