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LE GRAND VOYAGE
Maroc/France, 2004, de Ismaël Ferroukhi, avec Nicolas Cazalé, Mohammed Majd, Jacky Neressian, Atik Mohammed, Malika Mesrar El Hadaoui...

Pitch : Reda, la vingtaine, est lycéen et vit en Provence. Dans quelques semaines, il passera le bac. Mais le destin va l'amener à emprunter à un autre chemin. Son père souhaite faire un pèlerinage à La Mecque. Reda est le seul à pouvoir l'accompagner. Problème : ce voyage, les deux hommes doivent l'effectuer en voiture. Sur la longue route qui sépare le sud de la France de l'Arabie Saoudite, le père et le fils vont s'opposer et tenter de se comprendre. Deux générations, deux visions de la vie et des conflits personnels qui naissent, presque à chaque virage...
 
 

Les pèlerins d'Emmaüs

 
    Dès son premier long métrage, Ismaël Ferroukhi s'impose comme un grand directeur d'acteurs. Après deux courts métrages déjà remarqués (L'exposé en 1993 et surtout Cours toujours : L'inconnu en 1996 avec Catherine Deneuve) ainsi qu'un téléfilm (Petit Ben en 2000), Le grand voyage va de son côté bien plus loin qu'un simple coup d'essai dans la cour des grands. Basé sur une idée scénaristique ténue, un père marocain âgé impose à l'un de ses fils à peine majeur de l'accompagner dans son pèlerinage vers la Mecque, Le grand voyage développe de séquence en séquence ses attraits jusqu'à l'excellence qui passe tant à travers une maîtrise cinématographique qu'une efficacité émotionnelle. 
 
    D'entrée, Ferroukhi place son héros, Reda, 18 ans, né en France et intégré, en porte-à-faux de la culture originelle de son père. Reda doit risquer de manquer une nouvelle fois le baccalauréat qu'il repasse et ne parvient même pas expliquer sa situation à sa petite amie française, Lisa que l'on ne verra qu'en photo. Autant dire que la discussion, l'entente ou la compréhension avec un père dont l'attitude lui échappe au point de lui paraître étrangère, s'avère impossible. Sur la base d'un voyage (une vaste randonnée en 405) qui prendra un visage initiatique Reda va lentement déchiffrer ce qu'il ne parvenait ni à voir ni à entendre. Ce n'est finalement pas vers la Mecque que son voyage le conduira mais à la rencontre de son père et de lui-même. 
 
    Dans un premier temps, la voiture devient le théâtre de la discorde mais aussi son outil ; ne voulant pas s'arrêter malgré sa fatigue, Reda continue d'appuyer sur l'accélérateur au moment où son père soulève brutalement le frein à main, concluant que "ceux qui sont pressés sont déjà morts." Très vite, le bras de fer entre les deux individus prend de l'ampleur ; pour réduire les interférences qui parasitent la concentration de son fils face à l'objectif, rejoindre la Mecque et entrer tant physiquement et psychologiquement dans le pèlerinage, le père de Reda jette par exemple le portable de de son fils, principal objet qui le reliait à sa petite amie française, dans une poubelle sur une aire d'autoroute. 
 
    Ces premières salves d'oppositions donnent lieu à une mise en scène d'évitement. Si le père fuyait au départ le regard de son fils, Reda prend vite son relais, se sentant perdu au milieu de nulle part. S'ils sont finalement présents dans le même habitacle, la voiture, l'espace de chacun reste hermétique à l'autre. Et c'est par l'intermédiaire d'épreuves, qui se caractérisent sous la forme de rencontres que Reda et son père commenceront à redéfinir un espace commun (une femme tout d'abord qui reste muette mais s'invite sur le siège arrière de la voiture puis un franco-turque qui les aide à traverser la frontière avant de les confronter). 
 
    Ismaël Ferroukhi exploite également merveilleusement l'espace sonore, déplaçant les dialogues des deux personnages sur un véritable champ de bataille. Le silence lui-même devient un mode de communication auquel les deux parents auront recours pour retrouver le chemin du dialogue. Pudique culturellement, chacun ne parvient aisément pas à prononcer les mots qui lui permettrait de reconnaître l'existence de l'autre. Les non-dits comme les "trop-dits" empoisonnent l'atmosphère. La mise en scène de Ferroukhi excelle tant dans les scènes de discorde (voir le photogramme du film que nous avons retenu ; Reda se détourne du verbe de son père) qu'en fin de voyage lorsque Reda et son père se rapprochent et que leur épopée prend un sens qui se matérialise sous la forme de la verbalisation. Le père de Reda transmet alors à son fils le fondement de son pèlerinage, lui expliquant que ce déplacement n'est autre que l'un des piliers de l'islam. Le père y a beaucoup appris sur lui-même et sur son fils, se rapprochant de lui en dépit des apparences (voir son geste consistant à rendre de manière pudique à Reda la photo de sa petite amie), l'enfant qui est en train de devenir un homme aussi. Leurs paroles, intimistes, laissera ensuite à nouveau place au silence mais un silence cette fois apaisé, complice et adulte qui conduira Reda vers l'affrontement de ses responsabilités face à l'héritage de son père. 
 
    La force de ce très beau road movie s'incarne tant dans les séquences intimes, tournés en plans rapprochés, que dans la capacité de Ferroukhi à appréhender les lieux et à faire d'Istanbul, d'Aman ou de l'Arabie Saoudite des personnages. Prix du meilleur premier film à Venise en 2004, dans la section Lion du futur, Le grand voyage n'en doit pas moins sa réussite aux deux acteurs qui ont déjà joué ensemble dans un film de Gaël Morel (Les chemins de l'oued), Nicolas Cazalé ayant également participé au dernier film du même réalisateur (Le clan). Quant au remarquable Mahammed Majd, on ne pourra oublier sa déjà remarquable prestation dans Milles mois de Fouazi Bensaïdi. Le grand voyage est un film indispensable à découvrir. Michel Marques
 
 
 

 

 

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quelques sites pour poursuivre la route

www.filmdeculte.com  Hkcinemagic  http://analysefilmique.free.fr  www.revue-eclipses.com  Écrans pour Nuits Blanches