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LE GRAND VOYAGE
Pitch : Reda, la vingtaine, est lycéen
et vit en Provence. Dans quelques semaines, il passera le bac. Mais le destin
va l'amener à emprunter à un autre chemin. Son père souhaite faire un pèlerinage
à La Mecque. Reda est le seul à pouvoir l'accompagner. Problème : ce
voyage, les deux hommes doivent l'effectuer en voiture. Sur la longue route
qui sépare le sud de la France de l'Arabie Saoudite, le père et le fils vont
s'opposer et tenter de se comprendre. Deux générations, deux visions de la
vie et des conflits personnels qui naissent, presque à chaque virage...
Les pèlerins d'Emmaüs
Dès son premier long métrage, Ismaël
Ferroukhi s'impose comme un grand directeur d'acteurs. Après deux courts
métrages déjà remarqués (L'exposé
en 1993 et surtout Cours toujours : L'inconnu
en 1996 avec Catherine Deneuve) ainsi qu'un téléfilm (Petit Ben
en 2000), Le grand voyage va de son
côté bien plus loin qu'un simple coup d'essai dans la cour des grands. Basé
sur une idée scénaristique ténue, un père marocain âgé impose à l'un de
ses fils à peine majeur de l'accompagner dans son pèlerinage vers la Mecque, Le grand voyage développe
de séquence en séquence ses attraits jusqu'à l'excellence qui passe tant à
travers une maîtrise cinématographique qu'une efficacité émotionnelle.
D'entrée, Ferroukhi place son héros, Reda,
18 ans, né en France et intégré, en porte-à-faux de la culture originelle de son
père. Reda doit risquer de manquer une nouvelle fois le
baccalauréat qu'il repasse et ne parvient même pas expliquer sa
situation à sa petite amie française, Lisa que l'on ne verra qu'en photo. Autant dire que la discussion,
l'entente ou la compréhension avec un père dont l'attitude lui échappe au
point de lui paraître étrangère, s'avère impossible. Sur la base d'un
voyage (une vaste randonnée en 405) qui prendra un visage initiatique Reda va
lentement déchiffrer ce qu'il ne parvenait ni à voir ni à entendre. Ce n'est
finalement pas vers la Mecque que son voyage le conduira mais à la rencontre
de son père et de lui-même.
Dans un premier temps, la voiture devient le
théâtre de la discorde mais aussi son outil ; ne voulant pas s'arrêter malgré
sa fatigue, Reda continue d'appuyer sur l'accélérateur au moment où son père soulève
brutalement le frein à main, concluant que "ceux qui sont pressés sont
déjà morts." Très vite, le bras de fer entre les deux individus
prend de l'ampleur ; pour réduire les interférences qui parasitent la concentration de son fils
face à l'objectif, rejoindre la Mecque et entrer tant physiquement et
psychologiquement dans le pèlerinage, le père de Reda jette par exemple le portable de
de son fils, principal objet qui le reliait à sa petite amie française, dans une
poubelle sur une aire d'autoroute.
Ces premières salves d'oppositions donnent
lieu à une mise en scène d'évitement. Si le père fuyait au départ le
regard de son fils, Reda prend vite son relais, se sentant perdu au milieu de
nulle part. S'ils sont finalement présents dans le même habitacle, la voiture,
l'espace de chacun reste hermétique à l'autre. Et c'est par l'intermédiaire
d'épreuves, qui se caractérisent sous la forme de rencontres que Reda et son père commenceront à redéfinir un espace commun (une femme tout d'abord qui
reste muette mais s'invite sur le siège arrière de la voiture puis un
franco-turque qui les aide à traverser la frontière avant de les confronter).
Ismaël Ferroukhi exploite également
merveilleusement l'espace sonore, déplaçant les dialogues des deux
personnages sur un véritable champ de bataille. Le silence lui-même
devient un mode de communication auquel les deux parents auront recours pour
retrouver le chemin du dialogue. Pudique culturellement, chacun ne parvient
aisément pas à prononcer les mots qui lui permettrait de reconnaître
l'existence de l'autre. Les non-dits comme les "trop-dits"
empoisonnent l'atmosphère. La mise en scène de Ferroukhi excelle tant dans
les scènes de discorde (voir le photogramme du film que nous avons retenu ;
Reda se détourne du verbe de son père) qu'en fin de voyage lorsque Reda et
son père se rapprochent et que leur épopée prend un sens qui se
matérialise sous la forme de la verbalisation. Le père de Reda transmet
alors à son fils le fondement de son pèlerinage, lui expliquant que ce
déplacement n'est autre que l'un des piliers de l'islam. Le père y a
beaucoup appris sur lui-même et sur son fils, se rapprochant de lui en dépit
des apparences (voir son geste consistant à rendre de manière pudique à
Reda la photo de sa petite amie), l'enfant qui est en train de devenir un
homme aussi. Leurs paroles, intimistes, laissera ensuite à nouveau place au
silence mais un silence cette fois apaisé, complice et adulte qui conduira
Reda vers l'affrontement de ses responsabilités face à l'héritage de son
père.
La force de ce très beau road movie
s'incarne tant dans les séquences intimes, tournés en plans rapprochés, que
dans la capacité de Ferroukhi à appréhender les lieux et à faire
d'Istanbul, d'Aman ou de l'Arabie Saoudite des personnages. Prix du meilleur premier film à Venise
en 2004, dans la section
Lion du futur, Le grand voyage
n'en doit pas moins sa réussite aux deux acteurs qui ont déjà joué ensemble dans un film de
Gaël Morel (Les chemins de l'oued),
Nicolas Cazalé ayant également participé au dernier film du même
réalisateur (Le clan). Quant au
remarquable Mahammed Majd, on ne pourra oublier sa déjà remarquable
prestation dans Milles
mois de Fouazi Bensaïdi. Le grand voyage
est un film indispensable à découvrir. Michel Marques
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