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ET LA-BAS QUELLE HEURE EST-IL ? (NI NEI PIEN CHI TIEN)
La vie des morts Avec son principe radical du one scene, one shot (une scène, un plan séquence), Tsai Ming-liang n'explore pas dans son quatrième film, Et là-bas quelle heure est-il ?, un seul et unique monde, celui des vivants, mais le relie directement à l'au-delà, celui des morts ou celui qui pourrait habiter tout esprit volatile (avec son espoir et son frère siamois, le désespoir). C'est que dans Et là-bas quelle heure est-il ?, les morts occupent sans cesse l'espace du plan alors que les vivants le désaffectent, y déambulent comme des fantômes obsédés par une idée fixe (n'est-ce pas d'ailleurs le propre des fantômes ?), taquiner les morts ou les absents, leur ouvrir inlassablement les bras jusqu'à les lasser à défaut de parvenir à les enlacer. Les trois protagonistes vivants d'Et là-bas quelle heure est-il ?, une mère, son fils ainsi qu'une inconnue dont ce dernier s'est épris, pourchassent une même quête : combler une absence comme on remplit une toile, c'est-à-dire avec des rêves. Tout d'abord, la mère de Hsiao-Kang (Lee Kang-sheng, actrice fétiche du cinéaste) implore la présence de son défunt mari durant la période de son deuil (une quarantaine de jours). Son fils, quant à lui, donne vie à son fantasme, Shiang-Chvi, fille à qui il a vendu une montre à double cadran pour qu'elle puisse conserver l'heure de Tapei tout en visionnant celle de Paris qu'elle doit rejoindre. Cette dernière, enfin, dont on ne saura jamais la raison qui l'a poussée à faire ce voyage (peut-être une recherche d'elle-même ?). Durant la plupart des séquences du film, il ne se passe rien si ce n'est la réalisation de quelques détails intimes, parfois triviaux (attendre, boire, uriner, vomir, roter, se masturber...). L'action naît donc de l'enchaînement des séquences, le film indiquant dès le début les règles du jeu : l'on découvre un vieil homme seul, fatigué, il fume une cigarette dans son appartement, le regard las, puis ouvre une fenêtre et regarde l'horizon. Dans la séquence suivante, un jeune homme tient contre lui une urne cinéraire, un taxi le conduisant vers ce que l'on imagine être la dernière demeure du défunt. Entre ces deux séquences, l'on comprend que le fils a perdu son père. Rien n'est montré, tout est dit. De ces deux blocs de temps, comme les appelait le philosophe Gilles Deleuze en parlant des séquences des films de Margueritte Duras, naît le drame, l'action au sens grec (la drama). Dire des films de Duras, de Carl Théodore Dreyer (ce génial auteur d'Ordet et Dies Irae...) et de Tsai Ming-liang qu'ils sont lents et dépourvus d'action relève donc de l'idiotie, voire de l'inconsistance intellectuelle. Dans Et là-bas quelle heure est-il ?, ces blocs de temps mettent en lumière toutes les facettes du films conduisant au burlesque (Et là-bas quelle heure est-il ? est bien souvent à se tordre de rire), à l'émotion et simplement au sublime. Les personnages ne sont pas, en effet, séparés par de l'espace (de Tapeï à Paris, de la vie à la mort) mais par un décalage horaire. Les sept fuseaux qui séparent Paris de Taiwan relient finalement Hsiao-Kang et Shiang-Chvi, comme ils ne l'auraient sans doute jamais été dans la même ville, et finissent par conduire la mère de Hsiao-Kang à vivre une orgasme fusionnel avec l'esprit de son mari durant une nuit d'amour unique. Tsai Ming-liang filme donc t-il davantage la vie ou l'au-delà ? A cette question, l'ultime séquence de Et là-bas quelle heure est-il ? nous répond avec l'humilité et la poésie qui le caractérise qu'il ne peut finalement s'agir que de la même chose. Michel Marques
filmographie de Tsai Ming-liang autre film de l'auteur : Goodbye, Dragon Inn
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