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ELEPHANT
Beau temps pour mourir Le ciel bleu est zébré de quelques nuages automnaux, l'atmosphère sereine, il fait beau temps pour mourir. Le décor qui nous est proposé, l'espace d'un lycée, semble situé à l'extérieur de l'Amérique. Tout y apparaît de prime abord calme et paisible. Le massacre lui-même possèdera ce degré d'organisation et d'évidence puisque tout aura été voulu et pensé. Si la rumeur vient de la ville, elle vient de cette Amérique et du cauchemar qu'elle refoule. Le nouveau continent observe sa faute comme une malédiction et traîne sous la forme de lambeaux les martyrs qu'elle a sur la conscience. Il devient aussi difficile d'avoir été allemand au sortir de la deuxième guerre mondiale que de faire aujourd'hui partie de l'Amérique. A travers Elephant, Gus Van Sant lui fait donc vomir son quatre heures avec allégresse. Si tout est beau et finit mal, c'est que le ver est depuis trop longtemps dans le fruit. L'Amérique a commis le péché originel, rongée de l'intérieur, elle n'a pas fini d'en payer le prix. Ne ressemble t'elle pas extérieurement à un Dorian Gray chez qui la beauté est forgée de pourriture ? Celle, naïve, d'Alex rejoue à son humble manière celle d'un Bjorn Andressen dans la Mort à Venise du maître italien. Étrangement, Michaël Moore , inspiré le premier, tel un vautour, par l'affaire C., semblait avec son Bowling for Colombine (qui empeste le désordre et les contradictions de la vie) nous livrer une fiction pendant que Gus Van Sant nous invite à un documentaire sur la journée de lycéens qui s'ennuient ou s'émeuvent, mais regardent en tous les cas le temps qui leur est déjà compté. L'on se sent agressé par la procédure de l'opportuniste Moore (qui réclame sans cesse ; serait-il également prêt à inventer des preuves ?) alors que l'on ne sera qu'accompagné par celle de Van Sant qui nous épargnera finalement ce que l'on a somme toute déjà vécu. Van Sant nous apprend à y regarder à deux fois, sollicitant notre regard. L'on ne verra pourtant rien mais l'on entendra (on le sait, le réalisateur est passé maître dans l'art de la bande son), normal puisque l'on a les yeux fermés lorsque l'on est mort. Elephant nous entraîne dans un travail de deuil qui a déjà commencé avant même que la grande faucheuse ne surgisse. Pendant une heure vingt, la salle de cinéma devient un tombeau, il va donc sans dire qu'avec ce cinéma-là, nous faisons l'expérience de notre propre mort. Complicité envers le spectateur est le maître mot d'Elephant, mais une complicité où l'on se sent libre de penser et de s'émouvoir. Par sa présence et par son montage (mot à prendre dans tous les sens du terme), Moore nous plaçait lui sous la contrainte. Il serait d'ailleurs bon de revoir son film après consultation de l'effet Koulechov. Van Sant intègre de son côté parfaitement l'idée que son spectateur connaît l'avenir de sa fiction. Il en fait donc un complice mais un complice malin à qui il offre la multiplicité des points de vue. Le fait de rejouer une scène sous différents angles élargit à la fois le degré de savoir du spectateur mais étire davantage son angoisse. La douceur des plans de Van Sant renforce aussi l'horreur des destins funestes en train de se dessiner. L'on n'arrêtera pas le mécanisme, on ne le comprendra pas plus, le prix à payer sera de se résoudre à le constater. A travers son exceptionnelle mise en scène (une totale retenue), Van Sant nous prouve qu'il est un des plus grands cinéastes de sa génération, si ce n'est le meilleur actuel. S'il donnait des cours, il pourrait même aider un Michaël Moore (le réalisateur de la lourdeur). Cette palme d'or est donc une ironie totale. Non seulement elle était évidente mais en plus elle prouve combien l'absence de distribution de son précédent et remarquable film (Gerry) est scandaleuse. Elle donnerait presque envie de rassembler les pontes et les incompétents qui empêchent les artistes d'offrir aux spectateurs le fruit de leur travail et de rejouer la scène du massacre. Ce jour-là, le ciel sera bleu et zébré de quelques nuages, l'atmosphère sereine et il fera sans doute beau temps pour tuer. Michel Marques
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