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DONNIE DARKO
Conte à rebours
Un adolescent gît, comme foudroyé, au
milieu d’une route américaine. La caméra, d’abord à distance, s’avance
lentement, se place à la hauteur du gamin et s’arrête sur le paysage. Le
héros relève la tête, qui pénètre le champ, esquisse un sourire de profil
puis quitte brusquement le cadre. A cet instant, la fiction s’enclenche ;
un éprouvant compte à rebours, fil rouge de Donnie Darko, aussi. Son héros, Donnie Darko (Jake Gyllenhaal)
va connaître crescendo les troubles psychologiques les plus étonnants. Un
lapin géant, qu’il est seul à voir, lui prédit l’apocalypse, apocalypse
qui va foudroyer cette Amérique de 1988, sur le point d’élire George Bush
senior. Richard Kelly inscrit son film, et ce dès
sa très belle ouverture, dans le registre d’un fantastique quotidien, calqué
sur le réel. De chaque image de la bourgade tranquille, héritière de Norman
Rockwell, il dégage le potentiel insolite et mélancolique. Dans son
dispositif, Donnie Darko ressemble moins à une descente aux
enfers qu’au prémisse d’un cauchemar ou, mieux encore, à un rêve
fiévreux. Loin d’être l’empilement de références lynchiennes proclamé
par une critique paresseuse, Donnie Darko propose un détournement
de la comédie Harvey (1950) où James Stewart conversait avec un
lapin invisible. Ses choix thématiques et visuels le rapprochent ensuite des
derniers opus de M. Night Shyamalan. A travers la figure en mutation de l’adolescent,
il est aussi question de la découverte de soi, d’un état, de l’acceptation
de forces surnaturelles héritières des comics (Unbreakable/Incassable)
partant du fait que le simple nom " Donnie Darko " ressemble
à celui d’un super héros, dixit la douce héroïne du film. Mais le caractère proprement troublant de
ce premier long métrage réside dans sa dimension hautement prémonitoire.
Comme la comédie d’Alexander Payne Election (L’arriviste,
1999) anticipait la confusion électorale post Clinton, Donnie Darko
condense la prophétie la plus frappante faite aux événements du onze
Septembre 2001. A travers l’histoire d’un teenager perturbé, c’est bien
la fragilité d’un pays, la crainte d’un futur destructeur qui sont mis en
relief. L’Amérique de Kelly s’articule en un puritanisme forcené, sous
couvert d’une vision réductrice des sentiments humains (entre peur et amour,
il faut choisir). Corollaire logique : elle tire d’elle même, sans
effort, sa propre étrangeté. Les catastrophes programmées – saccage d’un
lycée, incendie, assassinat, destruction d’un toit par le réacteur d’un
avion ( !) – s’enchaînent au ralenti, presque en apesanteur. Avançant avec une méfiance des figures
obligées, propres au cinéma de genre, le cinéaste s’interroge sur un
fantasme apocalyptique, phénomène qui n’aurait dans son esprit rien de
surprenant. En chemin, il impose une série de plans aussi étranges qu’inoubliables :
une fillette se défoule sur un trampoline, une vieille femme reste jour et nuit
devant sa boîte aux lettres, une enseignante limogée échange un long regard
avec une chinoise, souffre douleur du lycée. Et l’allure constamment
hébétée et pathétique du jeune Jake Gyllenhaal accentue le malaise provoqué
par ce film inquiet et émouvant.
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