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COLLATERAL
Le malaise de la civilisation
Loin de Ali
(son précédent film), Michael Mann a accepté de porter à l'écran une
commande, à la ligne narrative simple mais efficace. Série B malicieuse mais
sans grande envergure sur le papier, le souffle de la roublardise aurait semblé
évident entre les mains de n'importe quel opportuniste (un Ridely
Scott par exemple ?). Chez Mann, cependant, naît une nouvelle fois
l'envie d'explorer un peu plus loin le terrain vertigineux du polar
urbain, avec une plongée intraveineuse dans les entrailles cartilagineux de
la cité des anges, Los Angeles. Inutile de dire que le cinéaste ne s'est
refusé aucun moyen, comme celui de tourner Collateral
à 80% en support vidéo HD avec des caméras sensibles et très encombrantes,
la Sony CineAlta et la Thomson Grass Valley Viper FilmStream. Qu'en saisit
alors Michael Mann ? Une ville en flottement qui semble dévitalisée dans
un quotidien grisâtre et industriel.
Il se penche alors sur la rencontre de deux
hommes - Max (Jamie Foxx) et Vincent (Tom Cruise) - que tout semble opposer
idéologiquement, Nous rappelant le thème moteur de son plus
grand film, Révélations, ou
comment l'industrie corporatiste broie la notion d'individu par la
marchandise aliénante de l'information de masse, les deux héros se débattent
au cœur d'un système voulant les placer en marge. Metteur en scène des
surfaces (vitres, reflets, lumières engloutis par la nuit et relief
cartographique), Mann peut être considéré comme un artiste qui n'a
jamais cessé de faire des films de genre à la manière d'un intellect en
mouvement (comme John McTiernan
d'ailleurs), dépassant le postulat basique de la trame pour passer
du figuratif vers l'abstrait. Mann s'y impose comme un post moderne éthéré
mais au style sien, qui fait quasi figure de résistance à Hollywood. Il nous
y propose une double lecture sans l'imposer, fait du divertissement avec
l'esprit en alternative complémentaire du physique ; la fusillade
de la boite de nuit ou l'exténuante course poursuite finale dans
l'immeuble puis dans le métro en sont l'expression vivante.
Car Vincent, ce vieux loup fatigué (symbole
repris à l'image), aura au moins fait prendre conscience à Max de la désillusion
d'une vie (ambitions réduites face à l'envergure du néant) et l'aura aussi aiguiller
sans le savoir vers une relation sentimentale durable. Quant à lui, il moura
dans l'indifférence générale, rien de plus qu'un homme seul dans un train
en bout de course dont personne ne se souciera. La collision antinomique
de ces deux êtres aura pris place d'une certaine mesure au cœur
de l'immensité (assez paradoxale puisque tout se passe dans l'étroitesse
d'un taxi). Comme quoi, le malaise des grandes villes a toujours su pointer
avec plus ou moins de justesse l'insignifiante place de l'humanité dans son
environnement. Comme l'a si bien dit Ernest Renan, "L'homme
est désespéré de faire partie d'un monde infini, où il compte pour zéro."
Cédric Gentaz
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