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CHOSES SECRÈTES
Le corps à l'ouvrage L'originalité du dernier film de Jean-Claude Brisseau (espérons que le terme ne doive pas être pris au sens d'ultime) repose sur la transposition qu'il fait du monde de l'entreprise en terrain littéraire. En lui-même Choses secrètes se pose donc un défi : comment faire d'un milieu commun où chacun est interchangeable (l'univers des bureaux dans toute sa splendeur) une fable ? L'auteur prend alors le parti pris de développer l'itinéraire de deux jeunes femmes qui s'offrent l'ambition d'endosser le rôle de "Rastignac" au cœur du secteur privé, lieu où le désir de pouvoir et de sexe semblent indissociables du point de vue de ceux qui y règnent, celui des hommes. Cernant un milieu où prévaut la caricature (les gens singent sans s'en rendre compte des schémas pré-établis), Brisseau fait entrer le Romantisme poussé à son extrême, à savoir l'ère des décadents, dans un microcosme propre à notre début de XXIème siècle, monde vain où les désirs, envies, rapports entre dominants et dominés semblent avoir déjà été écrits au XIXème siècle. Tout a déjà été testé et vécu, il ne suffit donc pour nos héroïnes que de suivre à la lettre un programme ou scénario. La force du film consiste alors à recréer, pièce par pièce, un univers et à montrer en quoi il est factice. Il n'est en effet nul besoin de chercher dans Choses secrètes une observation documentaire du réel. Brisseau ne peut être réduit à un auteur qui chercherait à s'en contenter. Il va plus loin que cela, le réinventant et le transcendant pour mieux en soupeser le poids. Dès la première séquence du film, une femme nue danse et nous entraîne au spectacle agile de son corps. La scène nous indique d'emblée une chose : tout ne sera que représentation. Consciente du monde dans lequel elles évoluent (le nôtre, celui où prévaut l'image et l'apparence), nos héroïnes vont donc se proposer d'intégrer le corps social en utilisant l'unique arme dont elles peuvent user dans un monde d'hommes, leur corps. Derrière ses allures dantesques, le film nous propose une réflexion marxiste à une époque où d'aucuns s'ingénient à penser que Marx a fait long feu. Ceux qui possèdent la maîtrise du regard (le début du film nous montre bien que ce sont des hommes qui regardent danser l'une des deux héroïnes nue) vont donc en être dépossédés. Sandrine (Sabrina Seyvecou, époustouflante) va donc peu à peu transformer sa position en celle que pourrait avoir un homme (du sang froid, peu de sentiments, beaucoup de recul) jusqu'à devenir une observatrice lointaine ; la fin du film où elle est habillée d'un pantalon et où elle a mis de côté sa féminité est là pour nous le prouver. Passée de la théorie à la pratique, son ouvrage est achevé et son corps est devenu autre. Anne Ségolène
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