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BULLY
Le déclin de l'empire américain Bully, le troisième film de Larry Clark, est une réponse cinglantes et sans ambages aux teenage movies que façonnent actuellement à tour de bras Hollywood et qui fleurissent à qui mieux mieux, mondialisation oblige, dans les complexes cinématographiques. Basé sur un fait divers, un meurtre prémédité par une bande de jeunes (filles et garçons) sur un autre jeune considéré comme trop violent, le film nous invite crûment à découvrir comment les choses se sont passées. Rien n'y est démontré, on montre simplement, séquence après séquence, l'itinéraire qui conduit à l'acte. La morale n'est aucunement le but recherché par Larry Clark, seuls les constats retiennent son attention et celui de sa caméra. La re-constitution semble être en elle-même le sujet du film. Reconstituer, remettre en l'état une image dans toute son énergie, vaine ou non, sa pauvreté de fond (que tous ces jeunes respirent la connerie !), bref son inespoir. Cette image prototypique, c'est celle que les kids devenus adolescents ou post-ados bourgeois et désœuvrés supportent au fond de leur propre corps, plus tout à fait enfant mais pas encore adulte. Larry Clark s'attache donc à suivre cette valse des corps qui porte déjà en elle un rythme macabre. Régulièrement, nos protagonistes passent en un clin d'œil d'un rôle à l'autre, celui que leurs parents désirent qu'ils endossent (image lisse de l'enfant aux bonnes notes à qui l'avenir ouvre les bras : Bobby) puis celui de l'enfant qui se met à donner chair au fantasme d'une liberté outrancière et sans limite : sexualité dépravée sans la cérémonie du désir, drogues à n'en plus redescendre sur terre, ambition insolite : "Et si on allait tuer Bobby, ce soir ?" Il n'y a pas de conflit dans Bully, mais des attitudes. Parents et enfants font partie de bulles hermétiques. Ni les uns ni les autres ne cherchent la dualité, chacun dans son camp renvoie gentiment la balle sans chercher à gagner la partie : voir la remarquable scène finale au tribunal où tous occupent une fois de plus, malgré les faits, leur place et rien d'autre, spectateurs de leur propre déclin. On cherchera chez Larry Clark une vérité de documentariste, on aura tort. On sera alors attentif aux images du film, se souvenant que le réalisateur a une carrière de photographe, on fera encore fausse route. Et même si Bully est "based on a true story" (et adapté d'un roman de Jim Schutze), c'est la fiction qui intéresse au plus haut point Larry Clark, les rouages linéaires qui mènent d'un début à une fin, qui échappent ou collent de trop près au désir. Ainsi, le seul parmi tous ces jeunes qui manifeste finalement une ambition, c'est Bobby à travers sa violence. Celle-ci s'apparente d'ailleurs à l'égard de Marty à de la possession. Plusieurs fois, il lui répètera solennellement : "n'oublie pas que je suis ton SEUL ami". Cette violence de Bobby revêt les traits d'un refoulement, celui de son homosexualité, sans doute non admise dans un monde où il faut tout compte fait arborer une image. Refoulement qui plus est lisible dans son comportement dictatorial à l'égard des filles (mépris, viols, etc.). Bobby ne s'accepte pas, pas plus qu'il n'accepte intellectuellement le flambeau que son père voudrait lui transmettre. Mais pour quelle raison les parents qui réussissent veulent-ils toujours que leurs enfants les imitent ? Pour se convaincre qu'ils ont bien fait ? Indéniablement. On touche là à un autre élément crucial développé par le film : la vanité. Celle des parents, sans doute fiers d'avoir conduit leurs gamins vers le luxe qu'est l'insouciance, celle de ces adolescents qui s'érigent déjà derrière leur mode de vie comme des modèles aux yeux de la génération suivante (voir les différentes séquences de transmission symbolique) et, plus loin encore celle, inconsciente, s'exprimant de manière démoniaque dans l'acte fomenté et cependant mal assumé du meurtre par une bande de minables sans passé ni présent et pas plus d'avenir. L'échec n'en n'est pas moins complet puisqu'au final, c'est le moins stupide qui se fait lyncher.
Le
film qui se construit sous nos yeux est tout bonnement remarquable et il revient de loin. Tourné en vingt-trois
jours pour un budget dérisoire, le réalisateur a dû oeuvrer à l'économie, se
contentant d'une prise par plan et parfois de vingt plans en une nuit (la
séquence du meurtre... ce qui lui confère davantage d'anarchie). Il met en scène quelques
rebels without a cause
nullement désireux d'une revanche sociale (ils n'ont rien à prouver, leurs
parents ayant fait le chemin à leur place) et nous rappelle que la décadence
d'une civilisation commence par le déclin sa jeunesse. Michel Marques |
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