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GORI VATRA (AU FEU !)
La vie du mort La première séquence d'Au feu ! situe avec beaucoup de subtilité la temporalité et le lieu géographique de la fiction du film. Assis à une table de jardin, un homme âgé discute avec son fils, habillé en treillis, le crâne rasé. Après un travelling qui éloigne l'objectif des deux personnages, l'on retrouve à l'intérieur de la maison l'aîné de la famille et sa sœur surprennent par la fenêtre du premier étage leur père, solitaire au milieu du jardin et pourtant en pleine discussion. A qui parle t'il ? Le film, lui, nous parlera de deuil. Si Pjer Zalica situe son intrigue durant l'état de paix retrouvé en Bosnie, il s'infiltre et prend le relais, à travers les aberrations qu'il met en lumière, de No Man's Land, le film réalisé en 2000 par Danis Tanovic. A travers le panel de prix qu'on lui a décernés (Leopard d'Argent à Locarno 2003, Grand Prix à Marrakech, six Prix à Sarajevo, etc.), Au feu ! se rapproche d'autant plus de l'oscar du meilleur film étranger reçu par Danis Tanovic. Usant d'un humour ironiquement poétique, Au feu ! part du désespoir humain pour tenter de construire du point de vue du cinéaste un film et du point de vue de la fiction un nouveau pays. Les cicatrices mettent pourtant rarement longtemps à resurgir et le ressenti s'exprime par tous les pores des images et des dialogues. De retour dans les ruines de sa maison, l'amie du héros marche sur une mine cachée et perd la jambe. Après une dizaine de films, réalisés durant et sur le conflit, avec Au feu !, Pjer Zalica ne montre pas la guerre mais effeuille les souvenirs laissés par le conflit et la contamination qui s'opère sur les esprits restés vivants. Les stigmates peuvent se résumer par la prostitution et la vivacité de la corruption. L'arrivée prévue du président américain Clinton dans la ville met en avant le spectacle de la reconstruction des esprits comme celle des lieux. Durant une semaine, la Mairie comme la Police de Tesanj vont impulser le mouvement pour que chacun imite un retour à la vie. La fin du film (une bombe explose au lointain au moment où le véhicule du président approche) ironise sur le poids de la présence américaine. Au feu ! se présente d'ailleurs comme un véritable réquisitoire sur cette présence ; Clinton est réellement venu en Bosnie pour sans doute montrer son image aussi fugacement que sa voiture quitte les lieux dans le film. Au feu ! file donc joliment une métaphore qui repose sur l'idée que les morts et les vivants doivent errer chacun de leur côté et ne pas empiéter sur le territoire de l'autre. L'invisibilité de Bill Clinton ferait-elle cyniquement du président américain et de ses forces une entité appartenant au monde des morts ? L'ironie sur le rôle des U.S.A. dans la gestion de l'après conflit répond à la place que Danis Tanovic réserve aux Casques Bleus dans No man's Land. En souvenir du nettoyage ethnique, Pjer Zalica invente avec Au feu ! le nettoyage du refoulé puisque toutes les frustrations possibles et imaginables s'expriment dans son film. S'il nous annonçait dès le départ qu'il nous parlerait de deuil, Au feu ! nous indique en fin de parcours que le souvenir de la guerre ne doit pas parasiter le présent pour que la vie et les (sur)vivants reprennent leurs droits. S'entretenant avec la mort au début du film, le père de famille rejoint à l'issue de la fiction son fils, mort pendant la guerre, dans l'au-delà et laisse la place libre pour que l'histoire continue à s'écrire. La (re)construction d'une identité passe aussi par l'affirmation d'une cinématographie vivace. C'est le cas en Argentine, en Iran, au Portugal, pays où il semble y avoir davantage à dire qu'en France où l'on s'endort sur son quant à soi. A travers les films d'Emir Kusturica, Goran Markovic ou de Goran Paskaljevic, la vivacité fut aussi présente dans les années 80 en Yougoslavie. Danis Tanovic ou Pjer Zalica semblent avoir aujourd'hui venir gonfler les rangs de l'identité bosniaque. Le cinéma est moins un médium témoin qu'un médium créateur. Qu'on se le tienne pour dit ! Michel Marques
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