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ABC AFRICA
Et la vie continue ! Un cinéaste comme Abbas Kiarostami, dont les films prouvent qu'il sait si bien regarder et laisser aux choses le temps pour advenir et aux êtres pour devenir, avait largement sa place dans le royaume du documentaire. On aurait pu regarder ABC Africa avec le désir de tester le cinéaste iranien, guettant le moindre faut pas. Mais dès le premier plan, le déroulement d'un fax épaulé par une voix off qui nous le lit, le cinéaste balaie toute ambiguïté : il n'est pas là pour faire ses preuves ni démontrer quoi que ce soit à qui que ce soit. Simplement, comme à son habitude, il filmera. En Ouganda, des enfants sont morts, meurent et mourront encore par milliers du sida. Kiarostami et Seiffollah Samadian, son assistant, filment alors la joie de vivre de tous ceux qui sont encore épargnés par le fléau. Leur attitude intriguée, émerveillée, vivante s'expose devant la caméra. Durant un instant, les enfants, orphelins ou pas, sont acteurs, personnages, le rythme de leur corps crève l'écran sur un fond de musique improvisée ou de chant. Kiarostami filme la vie, comme il l'a toujours si bien fait, et non la mort. Il balade sa caméra dv et apparaît lui-même, filmant dans le film. Et c'est ce point de vue qui est passionnant. A aucun moment, Kiarostami ne cherchera à nous faire oublier qu'il est là, caché derrière l'objectif. Son vœu ne sera jamais de restituer une vérité comme s'il était invisible. Ainsi, une idée propre aux films de Fritz Lang advient : la caméra regarde ceux qu'elle filme, mais ceux qui sont filmés nous regardent ici également de leurs yeux pétillants. Nous sommes vus, cela nous regarde dans tous les sens du terme (nous concerne donc au premier chef). Kiarostami n'est pas là pour dresser un bilan misérabiliste et extraire du spectateur occidental une larme de crocodile, non, il filme des visages qui disent ô combien ils survivent, continuent à se battre, à s'organiser à travers des programmes d'aide et d'enseignement, à rire et à chanter. Le corps (que l'on ne verra pas) d'un enfant mort, emmailloté et posé sur l'arrière d'un vélo par la personne qui l'emporte fait alors penser au film de Renoir, The River (Le fleuve). Le deuil aura sans doute lieu mais la vie continuera. En Ouganda, l'Enfant ne semble pas avoir la même place qu'en occident où il est surprotégé et où il fait presque la loi (dans les familles, les écoles, à travers ses accusations envers les adultes, dans le commerce...), pourtant il émane au fond de ses yeux davantage de respect et de reconnaissance pour la vie que n'importe quel merci ou silence d'un enfant occidental à qui l'on offrirait le moindre de ses désirs. Sans doute Kiarostami n'aurait-il pas eu envie de filmer ces enfants-là et, en toute sincérité, on le comprend. Michel Marques
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